Après avoir roulé ma bosse un an et demi sur les routes de Géorgie, j’ai appris à ne pas faire confiance aux avertissements des locaux qui poussent des cris d’orfraie dès que l’on veut quitter
Tbilissi hors juillet et août. « N’allez pas par-ci, n’allez pas par-là, la route est bloquée », etc. On ne me la fait plus.
C’est dans cet esprit qu’avec trois amis, je suis parti pour le week-end à Chatili. Chatili est la capitale, disons, le centre, enfin, la plus grosse agglomération – c’est-à-dire, le point le
moins dépeuplé de la Khevsourétie, charmante région perdue entre la barrière du Caucase et la Tchétchénie. Y vivent les derniers des Khevsours, de fiers guerriers chargés depuis des temps
immémoriaux de défendre les marches de la Géorgie contre les vilains mahométans du nord. La route vers Tbilissi est ouverte quatre mois dans l’année, le reste du temps, on ne passe pas. En mai,
aller là-bas, c’est une hérésie, la route n’est ouverte qu’en juillet, les castors vous avaleront tout cru... Autant dire que ce genre de discours, je me le plie dans la boîte à gants avec la
carte Michelin. Je suis allé en Ratcha en mars, j’ai franchi les neiges de Rikoti, en Svanétie j’ai appris que la route était meilleure l’hiver – la neige bouchant les nids de poule. J’ai perdu
mon pucelage du bitume, et je ne reste plus terré à Tbilissi en attendant que l’on gère les congères à ma place.
Puis il y a eu la Khevsourétie. Au début, tout est normal, le chemin fleure bon la Géorgie moderne. Autoroute quatre voies, avec panneaux de directions, glissière de sécurité et vraie
sortie avec voie d'insertion, enfin, presque. Les vaches se promènent encore sur la bande d’arrêt d’urgence et on vend des chiens caucasiens sur le bord des échangeurs, mais c’est moderne. Puis
on bifurque vers le nord ; la route est bonne, le bitume lisse, tout roule. Une fois passé le barrage d’Ananouri, le goudron se fait lépreux, la terre devient gourmande et veut reprendre ses
droits. Mais rien que de plus normal en Géorgie, et que diable, nous sommes en Niva ! Or la Niva est à la famille des 4x4 ce que la Volga est à la catégorie des voitures de classe,
c’est-à-dire le nec plus ultra. Les Géorgiens disent d’elle : « Niva miva », ce que l’on peut traduire grosso-modo par « la Niva y va ».
Du coup, j’en profite pour faire mon baptême du feu en 4x4. La route qui sépare Chatili du dernier village habité est dure, nous a-t-on dit, oui, mais, on ne me la fait plus. Nous voilà
partis. On ne nous a pas menti : ça secoue. Ca grimpe un peu, aussi. Les premières rivières franchies, c’est l’aventure, pour un peu on se croirait dans le Camel Trophy. Et puis le col
commence. Les virages en épingle à cheveux sur les cailloux, le capot à cheval sur les ornières. Avec la pente, le terrain disparaît sous la voiture... Au bout d’une heure, c’est la
délivrance, croit-on naïvement : le col est franchi, la croix réglementaire dépassée.
En fait, c’est là que tout commence. Et qu’on comprend pourquoi, sur dix Géorgiens, seulement le cousin du dixième est allé en Khevsourétie, sachant que « cousin » en Géorgie, c’est
comme « frère » en Afrique.
Il faut déjà se farcir la descente. Gros trous, gros cailloux, ruisseaux à gogo, précipices offrant juste ce qu’il faut à la voiture pour passer, tout est au rendez-vous pour vous ménager une
balade agréable. A pied. Enfin, les épaules légèrement tendues, vous arrivez dans la vallée. Conclusion logique : Chatili, c’est pour bientôt. Oui mais, la logique, vous l’avez laissée en
bas du col, et vous comprenez rapidement que pour le coup, vous vous êtes fourré le piston dans l’essieu. Car il y a encore quarante bornes à se taper, et pas plus vite qu’en seconde. Il faut
passer dans une autre vallée.
Monter, descendre, monter, cahoter... ce n'est qu'au bout de quelques kilomètres que les premiers picotements vous agitent les méninges. Vous le sentez. Vous le savez. Chatili est là,
juste derrière cette dernière pente, on vous l’a bien dit, on ne voit le village qu’au dernier moment. Las, vous aviez juste oublié un petit détail : le bulldozer que vous avez croisé dans
le col, enfin, qui vous a ménagé un passage en versant la moitié de la route dans le vide, n’est pas passé pour rien. En fait, si les guides de l’OSCE vous ont dit que ça n’était pas possible de
venir, c’est que la route n’était pas ouverte, vraiment. Mais ça, vous ne le comprenez qu’à la vue du premier névé, au fond de la vallée, éventré par le bulldozer, qui vous nargue de sa pente à
quinze pour cent et de sa glace glissante à souhait.
Je le rappelle donc : c’est ma première fois en 4x4. « Prends de l’élan, accélère doucement, surtout ne t’arrête pas, et quoi qu’il arrive, ne freine jamais ». On prend note.
Boum, boum, ça saute, ça dérape, ça glisse, la Niva hoquette et escalade bravement la pente. Puis on redescend, ça glisse toujours autant, ça saute, ça ripe. C'est pas ce coup-ci que les
sensations fortes vont vous poser un lapin.
Evidemment, quelques virages plus loin, un deuxième col de glace vous attend, puis un passage dans le torrent déchaîné, et quelques kilomètres de tape-cul sur la route fraîchement tourneboulée.
Et enfin, comme dans les livres. Mieux, même. On n’y croit plus, on ne veut plus y croire, mais c’est là. Une cité inca posée sur un piton rocheux, au milieu de la vallée. Un bloc de
pierres sèches vouées à l'édifice de foyers de géants, à la fois tours, remparts et étables. Un village-forteresse dont le message, comme la route qui y mène, est sans équivoque : on ne
passe pas.
En haut, dans des baraques de fortune où les sept dernières familles du coin se sont installées, l’énorme ours qui fait office de maire vous accueille. Lui s’est planté la veille sur la glace.
Vous êtes le deuxième à avoir emprunté la route, cette année. Son fils, qui a passé l’hiver seul, n’a pas vu de nouvelles têtes depuis huit mois, et les mots ne suffiraient pas à rendre
l’étincelle de joie qui s’allume dans ses yeux à la vue de nos tomates. Bienvenue en Khevsourétie.