Les routards, on en a tous vu un jour. Chacun, de près ou de loin, a été victime d'un routard. Si vous n'avez jamais été confronté au problème, c'est peut-être le cas d'un membre de votre famille, d'un voisin, d'un ami...
Ils ont tout vu, ont rencontré des chamans australopithèques à l'hôpital, traîné avec des hobos à San Francisco, craché sur des bobos à Campo-Formio et vu le visage des vrais Turcs, les yeux dans les yeux et le loukoum dans la boîte à bonbons. Ils ont tout plaqué pour surfer à Hawaii dans des planches en peau de cocotier authentiquement autochtones, faire le tour de l'Ouzbékistan en rollers et resserrer les maillons de la grande chaîne des hommes qui sont tous des frères, comme chacun le sait.
Vous avez certainement, dans les recoins sombres d'une auberge de jeunesse, dans une soirée mondaine, dû subir un jour les assauts verbeux de cette classe humaine consciente, visiblement plus que les autres, de la beauté du voyage et de la rencontre avec l'Autre. C'était terrible, n'est-ce pas ? Mais malgré les souffrances mentales que ces touristes du dimanche vous ont infligées, il est une vérité absolue qu'il sera difficile d'infléchir au cours des siècles : aucun ne peut surpasser Matteo Pennachi. Je n'ai jamais vu réunis en un seul homme autant de suffisance et de bêtise, autant de lieux communs et de mauvais goût, couplés à un style épouvantable, puisqu'il a décidé hélas de nous faire part de ses aventures dans un livre. Un livre, est-il besoin de le préciser, qu'il a lui-même écrit de ses propres mains, oui, les mêmes mains qui ont arrosé des goyaves sur un paquebot malawi, tripoté des fesses de Vénus hottentotes dans le bush tanzanien, et battu des guerriers maoris au bras de fer. Cette merveille s'appelle Le Tour du monde sans un rond.
Tout est dit dans la préface, aussi inspirée qu'une quatrième de couverture, et didactique comme un Profil littéraire. Son auteur est soit un orfèvre de l'ironie, soit un abruti complet. J'en cite un extrait in extenso car c'est trop savoureux : « Matteo Pennachi a réussi à esquiver les innombrables pièges de ce genre littéraire (le récit de voyage, nda), en apparence simple, mais en réalité très raffiné. Il ne s'est nullement installé dans la complaisance et le narcissisme, a évité le lyrisme de la nature, ne s'est pas attardé sur des détails inutiles et punitifs (pour le lecteur), n'a pas fait traîner en longueur ses mésaventures, et surtout ne s'est pas montré tel qu'il n'est pas. Son livre coule agilement. Comme lui, il ne charrie aucun bagage; aucune lecture douteuse ou mal digérée ne vient l'alourdir. (...) Il possède un style, émaillé d'expressions argotiques et de lieux communs ("petit-déjeuner copieux", "enthousiasme mal dissimulé", "tas de jeunes", "gorge serrée") qu'il aurait été aisé d'éliminer, mais qui ne détonnent pas ici. » (c'est moi qui souligne) Il suffit d'inverser négations et affirmations et vous avez un résumé tout à fait fidèle du livre de Matteo Pennachi.
Le style est... comment dire, d’habitude pour ce genre de bouquins, on attribue d’office à l'auteur un nègre qui tente de rattraper les choses. Là, non. C’est ainsi qu’on apprend qu’il est possible de « s’éloigner d’un pas rasta » ou de « perdre son regard authentique ». Ou qu’on peut allégrement mélanger des sentences digne du plus lamentable des SAS (« d’un air provocant, elle braque sa queue sur moi ») à des citations de Claude Lévi-Strauss.
A côté de ça, des clichés technicolor pur jus – les mystères mystérieux des Orientaux, le melting-pot américain, la mafia russe... Des références culturelles en pagaille – « je repense à ce que disait Ibn Battûta... » –, qui pourraient cependant donner l'illusion que notre homme, bien qu'affligé d'une vanité assez pesante, a une certaine culture. Mais la plupart du temps, ses brillants exposés historiques sont faux (la Californie « pays de l’eldorado mythique » et des « conquistadores espagnols »). Et quand il ne raconte pas des bêtises, c'est parce qu'il s'est longuement documenté : à propos de la muraille de Chine, il recopie le panneau touristique installé par les autorités chinoises.
Une perle, vraiment. Je ne résiste pas à la tentation de vous citer un deuxième extrait, tiré d'un passage ou Matteo est hébergé chez un marin dont la femme est alcoolique. Elle commence à battre sa fille (Melissa) sous les yeux du héros : « Après avoir invité Melissa à sortir, je m’assieds devant Shannon et tente de lui parler. Mais elle m’abreuve d’insultes et de cris hystériques. D’un coup de coude, elle projette son verre contre le réfrigérateur, où il se brise en mille morceaux. La scène est terrifiante. Me sentant de trop, je décide de partir. » (c’est moi qui souligne)
S’ensuit une rencontre fantastique, où le bel Italien propre sur lui, conseiller publicitaire dans le civil, qui s’encanaille sur des cargos où l’attendent des places toutes chaudes et bien confortables, tombe nez à nez avec un vrai vagabond, « qui vit dans les rues californiennes depuis dix ans ». Très étonné, Matteo se rend compte que cela implique souvent de faire les poubelles et de ne pas se reposer uniquement sur son sourire charmeur* pour bouffer. Vivre sans un rond, c’est sale, quand même. « Craignant toutefois d’être influencé par l’attitude de Max, je préfère le quitter », conclut notre Candide milanais.
En toute circonstance, la condescendance est son mode de vie. On dirait un ethnologue hollandais du dix-huitième siècle à la découverte de la Papouasie. « Salut, les mecs* ! », lance-t-il à deux clandestins algériens sur un bateau. « Au cours de mon long séjour parisien, j’ai souvent fréquenté des Maghrébins dans la banlieue, et j’ai appris leurs expressions. » L’ignorance pédante et pontifiante qui pourrait passer quand il parle des chamans aborigènes, dont on ne connaît pas grand-chose après tout, devient franchement ridicule quand il s’agit de régions qu’on connaît mieux. On n’est même pas scandalisé, on a juste envie de rire. Les Algériens, en le quittant, saluent d'un « Salamalec » ce Marco Polo des temps modernes. Quelques jours plus tôt, notre Hemingway avait été apostrophé à La Nouvelle-Orléans par un bluesman de la rue : « Hey man ! Tu vas trop vite pour le jazz ! »...
Ce qui me fait plaisir, c’est que les seuls à avoir résisté à son charme charmeur*, et à ne rien avoir à foutre de ses « exploits* », ce sont les Russes. Ceux-là, pas moyen de les impressionner. Je me demande même comment il a pu avoir un billet gratuit pour le Transsibérien - il affirme leur avoir promis de faire sa publicité en retour.
Je vous engage donc ardemment à lire le livre de Matteo Pennachi, Le tour du monde sans un rond, éditions Stock, si vous avez un peu de temps à perdre. Ca et La Molvanie, guide Jetlag (chez Flammarion), dont le contenu est sensiblement le même, à la seule différence que c'est un faux. Les deux sont hilarants.
* en français dans le texte