Oui ! Tout à fait ! Aujourd'hui je ne parlerai pas de bouffe. Pas dans ce billet-ci en tout cas. Non, car aujourd'hui je veux dégorger ma rage et hurler ma colère ! Oui, il y en a marre. Non, je crie non à la sur-spécialisation des artisans géorgiens.
Ici, le savoir-faire est tellement fragmenté que si vous cherchez une serpette, il faut d’abord acheter la lame, puis le manche, avant de trouver un maître qui saura les assembler. Bien sûr, le temps que vous l’ayiez trouvé, la serpette est perdue. Et si le manche revient, ça n’est que le prétexte à boire un coup avec le coutelier. Sacrés Géorgiens.
Un exemple. Le mois dernier, par un beau matin d'hiver, j'ouvrai mon placard pour en tirer mon beau manteau d'hiver itou, importé par mes soins de Moscou au terme d’une aventure rocambolesque dont je tairai les détails aujourd’hui par souci de discrétion. Car la frisquette bise soufflant en ce début du mois de décembre m'avait convaincu de la nécessaire urgence d'endosser une pelisse plus épaisse, faute de quoi mon cadavre gelé servirait de matière première aux fabricants de khinkalis.
Or donc disais-je, j'ouvrai la porte de mon placard, et quel ne fut pas là mon effroi ! quel ne fut pas mon effroi-là ! Je vis la grande carcasse souffreteuse de ce qui avait un jour été ma belle touloupe moscovite, et n'était plus à présent qu'une tige fanée masquée vite, défigurée par les boutons arrachés à la doublure, les poches trouées et -je n'allais le découvrir que plus tard-, sa fermeture Eclair cassée. C'était horrible. En mon absence, des vandales chitonoclastes (je sais que me lisent des latinistes érudits, je tente donc le grec) avaient sauvagement attaqué mon manteau et l'avaient laissé là, agonisant, sans même me prévenir.
Sur les conseils avisés d'une amie, je me ruai donc dans cette ancienne fabrique d'uniformes militaires où quelques ouvriers subsistent encore, s'occupant de retouches de vêtements dans leur immense atelier froid et soviétique. Et je fis la rencontre effroyable des experts. Car en Géorgie, vous ne pouvez pas vous pointer comme ça dans un atelier de retouches et donner votre manteau à réparer. Non. Il y a un spécialiste pour recoudre les boutons. Un autre pour les fermetures Eclair. Et si vous voulez faire réparer vos boutons-pression, alors c'est à l'autre bout de la ville.
Insensibles débiles séparatistes. J'étais là, les nerfs pendant aux mâchoires, au bord de l'évanouissement, mon manteau subclaquant dans les bras, et cette bande de terroristes couturiers m'expliquait calmement que si je voulais avoir une chance de le garder en vie, il fallait que je le leur laisse deux jours chez eux avec des plaies encore béantes, pendant qu'ils réparaient les autres ! Quel terrible planificateur réal-socialiste leur avait donc instillé cette froideur calcultatrice ? Quel inconséquent pédagogue avait inculqué à ces demi-ouvriers la seule connaissance fibrillaire d'un fragment de leur métier ?
Maudissant une bonne fois la parcellisation toute clinique de l'artisanat géorgien, je pensais m'en être tiré et avoir sauvé ma seconde peau. Hélas, mille fois hélas. Comme je me trompais. Dans l'ombre, la corporation des saucissonneurs de paletots oeuvrait sans trêve ni repos, un sourire narquois aux lèvres.
A peine revenu de France, je me suis aperçu que la fermeture Eclair toute neuve, que j'avais payée la somme exorbitante de neuf laris, main-d'oeuvre comprise, s'ouvrait toute seule et sans raison, dans un éclat de rire sardonique tout droit sorti du Tartare. Alors que c'était la faute d'un Arménien, qui m'avait sans scrupule cousu sur le manteau un zip mal réglé ! Oui ! Parce que ça se règle, ces machins-là, en Géorgie ! Et qu'il y a des spécialistes pour ça aussi ! Parce qu'ici, un type dont la spécialité est de réparer les fermetures Eclair n'est pas foutu de s'assurer qu'elle ne va pas péter la semaine d'après !
Je ne suis pas comme Wolf Larson dans Tarzan, qui a le chic pour trouver toujours assez d'huile de karité pour s'enduire les pectoraux, même dans les marécages de la forêt vierge du sud-Cameroun (alors que Jane, pendant ce temps-là, n'a pas son pareil pour trouver sans jamais faillir les courants d'air lui permettant de faire onduler sa chevelure luxuriante dans les cloaques étouffants des oasis impénétrables du Kalahari). Non. Je suis un homme simple. Je ne suis pas parfait. Je compte ordinairement sur les couturiers pour faire face aux assauts méprisables de lâches séparatistes boutons. Et une amertume crasse me monte à la gorge quand je constate que les couturiers géorgiens m’ont implacablement trahi. Pour tout vous dire, les draps m’en tombent.
La tête basse, ruminant de sourdes imprécations à l’encontre du Tout-Tissant qui m’avait laissé dans la panade, je suis donc allé aujourd’hui voir le régleur de fermetures Eclair, qui en deux secondes a semblé pouvoir redonner à mon manteau son lustre d’antan. Mais je me méfie. Qui me dit que quelque part, dans son atelier macabre et ténébreux, ne se cache pas un spécialiste de plus ? Un expert retors de la pressurisation des ourlets intérieurs gauches, agitant dans un sabbat extatique ses ciseaux à pistons ? Qui ?
Bon, par contre, comme le régleur en question est le voisin de ma traductrice, il l’a fait gratos. Ca va. Mais attention. La prochaine fois, je mords.
