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Mercredi 10 janvier 2007

Oui ! Tout à fait ! Aujourd'hui je ne parlerai pas de bouffe. Pas dans ce billet-ci en tout cas. Non, car aujourd'hui je veux dégorger ma rage et hurler ma colère ! Oui, il y en a marre. Non, je crie non à la sur-spécialisation des artisans géorgiens.

Ici, le savoir-faire est tellement fragmenté que si vous cherchez une serpette, il faut d’abord acheter la lame, puis le manche, avant de trouver un maître qui saura les assembler. Bien sûr, le temps que vous l’ayiez trouvé, la serpette est perdue. Et si le manche revient, ça n’est que le prétexte à boire un coup avec le coutelier. Sacrés Géorgiens.

Un exemple. Le mois dernier, par un beau matin d'hiver, j'ouvrai mon placard pour en tirer mon beau manteau d'hiver itou, importé par mes soins de Moscou au terme d’une aventure rocambolesque dont je tairai les détails aujourd’hui par souci de discrétion. Car la frisquette bise soufflant en ce début du mois de décembre m'avait convaincu de la nécessaire urgence d'endosser une pelisse plus épaisse, faute de quoi mon cadavre gelé servirait de matière première aux fabricants de khinkalis.

Or donc disais-je, j'ouvrai la porte de mon placard, et quel ne fut pas là mon effroi ! quel ne fut pas mon effroi-là ! Je vis la grande carcasse souffreteuse de ce qui avait un jour été ma belle touloupe moscovite, et n'était plus à présent qu'une tige fanée masquée vite, défigurée par les boutons arrachés à la doublure, les poches trouées et -je n'allais le découvrir que plus tard-, sa fermeture Eclair cassée. C'était horrible. En mon absence, des vandales chitonoclastes (je sais que me lisent des latinistes érudits, je tente donc le grec) avaient sauvagement attaqué mon manteau et l'avaient laissé là, agonisant, sans même me prévenir.

Sur les conseils avisés d'une amie, je me ruai donc dans cette ancienne fabrique d'uniformes militaires où quelques ouvriers subsistent encore, s'occupant de retouches de vêtements dans leur immense atelier froid et soviétique. Et je fis la rencontre effroyable des experts. Car en Géorgie, vous ne pouvez pas vous pointer comme ça dans un atelier de retouches et donner votre manteau à réparer. Non. Il y a un spécialiste pour recoudre les boutons. Un autre pour les fermetures Eclair. Et si vous voulez faire réparer vos boutons-pression, alors c'est à l'autre bout de la ville.

Insensibles débiles séparatistes. J'étais là, les nerfs pendant aux mâchoires, au bord de l'évanouissement, mon manteau subclaquant dans les bras, et cette bande de terroristes couturiers m'expliquait calmement que si je voulais avoir une chance de le garder en vie, il fallait que je le leur laisse deux jours chez eux avec des plaies encore béantes, pendant qu'ils réparaient les autres ! Quel terrible planificateur réal-socialiste leur avait donc instillé cette froideur calcultatrice ? Quel inconséquent pédagogue avait inculqué à ces demi-ouvriers la seule connaissance fibrillaire d'un fragment de leur métier ?

Maudissant une bonne fois la parcellisation toute clinique de l'artisanat géorgien, je pensais m'en être tiré et avoir sauvé ma seconde peau. Hélas, mille fois hélas. Comme je me trompais. Dans l'ombre, la corporation des saucissonneurs de paletots oeuvrait sans trêve ni repos, un sourire narquois aux lèvres.

A peine revenu de France, je me suis aperçu que la fermeture Eclair toute neuve, que j'avais payée la somme exorbitante de neuf laris, main-d'oeuvre comprise, s'ouvrait toute seule et sans raison, dans un éclat de rire sardonique tout droit sorti du Tartare. Alors que c'était la faute d'un Arménien, qui m'avait sans scrupule cousu sur le manteau un zip mal réglé ! Oui ! Parce que ça se règle, ces machins-là, en Géorgie ! Et qu'il y a des spécialistes pour ça aussi ! Parce qu'ici, un type dont la spécialité est de réparer les fermetures Eclair n'est pas foutu de s'assurer qu'elle ne va pas péter la semaine d'après !

Je ne suis pas comme Wolf Larson dans Tarzan, qui a le chic pour trouver toujours assez d'huile de karité pour s'enduire les pectoraux, même dans les marécages de la forêt vierge du sud-Cameroun (alors que Jane, pendant ce temps-là, n'a pas son pareil pour trouver sans jamais faillir les courants d'air lui permettant de faire onduler sa chevelure luxuriante dans les cloaques étouffants des oasis impénétrables du Kalahari). Non. Je suis un homme simple. Je ne suis pas parfait. Je compte ordinairement sur les couturiers pour faire face aux assauts méprisables de lâches séparatistes boutons. Et une amertume crasse me monte à la gorge quand je constate que les couturiers géorgiens m’ont implacablement trahi. Pour tout vous dire, les draps m’en tombent.

La tête basse, ruminant de sourdes imprécations à l’encontre du Tout-Tissant qui m’avait laissé dans la panade, je suis donc allé aujourd’hui voir le régleur de fermetures Eclair, qui en deux secondes a semblé pouvoir redonner à mon manteau son lustre d’antan. Mais je me méfie. Qui me dit que quelque part, dans son atelier macabre et ténébreux, ne se cache pas un spécialiste de plus ? Un expert retors de la pressurisation des ourlets intérieurs gauches, agitant dans un sabbat extatique ses ciseaux à pistons ? Qui ?

Bon, par contre, comme le régleur en question est le voisin de ma traductrice, il l’a fait gratos. Ca va. Mais attention. La prochaine fois, je mords.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Jeudi 4 janvier 2007

La période du Nouvel an en Géorgie, c'est ce moment magique où l'on peut sortir dans la rue, passé minuit, les cheveux fripés et les yeux en bataille avec la ligne d'horizon, et se voir souhaiter la bonne année alors qu'on sifflote tranquillement, crime ordinairement passible de la peine de mort. C'est ce réveillon sans fin, ces joyeux bambins de dix-sept ans qui lancent des pétards dans les cheveux des filles et tentent difficilement de frauder en rampant sous le portillon du métro, après avoir ingurgité quelques verres de trop.

Ces quelques jours où tout est possible, même voir trois fois dans la journée l'équivalent géorgien de L'Aile ou la cuisse.

Mais c'est aussi cet instant hors du temps où mon proprio, batono Guivi, honorable professeur d'architecture à l'Université de Tbilissi, éminent représentant de l'ex-intelligentsia soviétique et radin complet, débarque complètement bourré chez moi une clope à la main, alors qu'il ne fume jamais. Et le jour de la victoire immobilière, lorsque tel Mars chassant les mouches des fesses de Zeus, j'arrive à le renvoyer dans ses pénates en même pas une minute, sans qu'il ne parvienne à rentrer dans mon appartement.

Oui, j'aime cette décade magique entre toutes, où tauliers s'encanaillent et canailles sentent au lit et, même si mon jugement est peut-être hatif - c'est mon premier réveillon géorgien après tout - je sais quelque part que j'ai raison.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Mardi 2 janvier 2007

Pour terminer, enfin plutôt pour commencer l'année, un petit conte radiophonique :

Dimanche, jour du réveillon, je fais un direct sur RFI pour parler de... bouffe bien sûr, des traditions géorgiennes à l'occasion du réveillon. Je parle de tout, du gozinakhi, le nougat aux noix et au miel, du gotchi, le petit porc de lait rôti dans les fours à pain, du satsivi, la dinde à la sauce aux noix, et de beaucoup d'autres choses encore, mais satsivi pour l'instant.

Peu après, mon téléphone sonne. Je décroche, c'est un type de la rédaction qui me raconte tout ému que mon allocution, à l'élocution coulante mais collante de toutes ces sauces et de ces délicatesses, lui a rappelé ses souvenirs d'enfance. Oui, lorsque dans son Egypte natale, il mangeait pour le nouvel An la tcherkesseia, une recette de dinde à la sauce aux noix, venant tout droit, comme son nom l'indique, de Tcherkessie, juste au-dessus de la Géorgie. Les Tcherkesses ayant été déportés un peu partout dans le Moyen-Orient au dix-neuvième siècle. Je n'avais donc pas usé de ma salive en vain, puisqu'au moins un heureux homme avait salivé à mon écoute. Une preuve de plus que la cuisine rapproche les peuples, et que c'est beaucoup plus intéressant que le programme nucléaire iranien, par exemple. D'autant plus que j'ai réussi à faire rire la présentatrice du journal qui a dû s'y reprendre à deux fois pour articuler, hé hé, que ce vilain de Saddam avait été pendu, hu hu.

Pour cette année à venir, je souhaite donc à tous de la joie, de la joie et encore de la joie, car c'est la joie et le rire qui nous font croire, gros naïfs que nous sommes, que les mauvais moments que nous passons... c'est rien que de la rigolade.

Bonne année !!!

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Vendredi 29 décembre 2006

Comme il est écrit qu'il n'y a pas de bien sans mal, et comme on sait que dans les plus belles fêtes le destin vient nous rappeler le malheur, dans mon blog à conneries je vais raconter des choses tristes.

Aujourd'hui, à quinze heures, ma voisine s'est pendue dans sa cave. Rassurez-vous, ce n'est pas ma gentille voisine qui me prépare des petits plats et m'engueule quand je ferme mal la porte. Non, celle-là je ne la connaissais pas, ou presque, peut-être un bonjour une ou deux fois, et c'est tout.

Mais son suicide nous a rapprochés d'une manière dont je me serais bien passé. C'est avec mon couteau qu'on a coupé la corde qui la pendait à la poutre, c'est moi qui l'ai transportée jusqu'à l'escalier en attendant que l'ambulance arrive. Moi qui ai touché sa chair flasque et sa nuque brisée, pendant que sa voisine hurlait à travers la cour. Moi qui ai dû transporter son cadavre, les bras ballants, deux étages au-dessus avec les trois hommes qui traînaient dans le coin, c'est-à-dire deux vieux et un jeune au chômage, après que les ambulanciers aient constaté sa mort.

Et j'ai la gerbe, le cafard et les jambes qui flageolent encore. Mais pour moi, ça va bientôt finir. A côté ses enfants viennent d'arriver. C'est eux qui vont souffrir.

Voilà. Désolé de jouer les rabat-joie à deux jours du réveillon mais il fallait que ça sorte.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Mardi 26 décembre 2006

Je hais les retours en Géorgie. Déjà, à l’aéroport, vous avez les grosses dondons qui hurlent et les types à nuque plate qui vous poussent dans la queue pour arriver douzième dans le grand championnat d’enregistrement des bagages. Après, ça piaille, ça rit grassement, dans une langue qui ne vous rappelle que trop bien que vous n'avez pas fait vos devoirs pendant les vacances.

Dans l’avion, il y a toujours devant vous la barrique à khinkalis qui déborde de son siège et vous écrase allégrement les genoux à la moindre occasion. Puis les chauffeurs VIP sur le tarmac, la queue des passeports et la cohue des taxis, cinquante laris en anglais, quinze en géorgien.

La nuit, bien sûr, la vieille pancarte Nemiroff et l’autoroute glauque qui conduit au centre-ville.

Après on m’accueille, on me file un verre de chacha, du pain et du chou mariné, un chocolat parce que c’est Noël, et j’arrête de grogner. Ma voisine vient me souhaiter un « bon retour » tonitruant avant de m’engueuler parce que j’ai pas fermé la porte du palier. Mes chats m’égorgent à coup de griffe avant de me laper amicalement la truffe.

 

 

Ouais, c’est ça. C'est bon d’être de retour chez soi.
Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Samedi 16 décembre 2006

Je ne suis pas du genre à linker, moi. Je lâche des coms au compte-goutte et je répugne au RSS. Vous ne me verrez jamais cracher de la pub ou faire des posts à coup de pelle à liens. Mais là j'ai décidé de faire une exception, parce que j'ai été enchanté par un blog culinaire. Ouiiii, m'objectera-t-on, on te voit venir avec tes recettes de grand-mère et ta pub vivante pour Femme actuelle. Non. Vous êtes encore aveugles. A Turtle in a kitchen, c'est le must de ce que j'ai pu voir en la matière sur le net. Pas seulement pour l'originalité de ses recettes et la qualité de ses photos - j'ai été étonné de voir le nombre de blogs qui en jettent bien plus que certains bouquins de cuisine. Mais parce que chacune de ses recettes, elle les raconte. Elle donne à voir, à sentir, à goûter. Pour parler de sa cuisine, elle parle d'elle. Et c'est là qu'est la clé de la gastronomie : savoir vivre, c'est savoir manger. Savoir parler de ce que l'on mange, c'est savoir parler de ce qu'on vit... (merci pour le sophisme, n'oubliez pas le bide, m'sieu dame)

Bref comme je passe la moitié de mon temps à faire ça dans la vie et à en parler sur ce blog je me suis dit que je pourrais faire une série de notes culinaires. Des petits trucs, des impressions.

La première dont je voudrais parler, c'est de la renaissance des papilles que j'ai éprouvé il y a un mois de ça environ. Parti en Adjarie, dans cette région subtropicale de Géorgie au bord de la mer Noire, j'ai goûté le kiwi.

Il y a un cliché en littérature culinaire. C'est "l'explosion de saveurs". "Avec cette recette à base de purée d'avocats, de chutney de figues corses et de pili-pili torréfié, c'est l'explosion de saveurs garantie", vous assure-t-on dans les colonnes de certains magazines peu scrupuleux.

Il y a un mois, avec un kiwi fraîchement cueilli de l'arbre, ce sont mes conceptions gustatives qui ont explosé. Jamais je n'avais ressenti ça. Cette douceur, l'aspiration délicate d'une pâte verte, parfaitement sucrée et chaude, et surtout parfumée comme une fleur tropicale... Je devais vérifier, ça ne pouvait pas être du kiwi ! Pas ce bloc de béton acide et verdâtre qu'on mange pour combler nos carences en vitamine C. Je devais, je devais savoir. Ce soir-là, on a dû me retenir pour que je ne ronge pas l'écorce de l'arbre qui l'avait engendré.

Depuis, je n'ai jamais retrouvé ce goût. Les kiwis d'Adjarie que j'ai pu acheter à Tbilissi étaient acides, et quand ils étaient assez sucrés ils ne possédaient pas ce bouquet incroyable de mon kiwi d'un soir. Mais je ne déséspère pas. Ma quête du kiwi n'est pas finie. Et je trouverai enfin le kiwi qui sauvera tous les hommes.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Jeudi 7 décembre 2006

Il y a une loi en Géorgie qui n'est écrite ni dans la Constitution, ni dans les commissariats, ni derrière le comptoir du patron. Une règle tacite, un diktat invisible qui pourtant vous pèse dessus à tout moment. Chaque fois que vous sortez dans la rue, chez vous, chez un ami, au travail ou dans les toilettes du restaurant : c'est interdit de siffler.

Oh, c'est un refrain connu. Vous l'entendrez aussi en Russie. Et à bien chercher, dans d'autres pays du coin. Mais pour moi ! Moi qui ne sais pas chanter, moi pour qui la sifflote est un oxygène ! C'est une torture permanente.

Dans le bus, on me regarde de travers; dans les douches de la piscine, on m'admoneste; mes amis m'insultent, et si ma femme ne m'a pas encore quitté, c'est parce que je ne suis pas marié. Pourquoi, me direz-vous, empêcher un brave homme de s'exercer à ce soulagement de l'âme ? Vous, qui comme moi, êtes nés dans un monde où "siffler en travaillant, ça donne du stimulant" ?

Tout simplement parce qu'ici, on est définitivement dans un autre monde, un monde où siffler appauvrit. Oui. Parce que c'est leur excuse ! Leur prétexte pour me pomper l'air, pour m'aspirer la joie que me procure le tendre modulage de mes lèvres, la douce sculpture d'un jet de dioxyde de carbone gentiment exhalé... "Si tu siffles, tu seras pauvre", c'est leur devise. C'est même pire que ça. Dans leur esprit déformé, un homme qui siffle, c'est un peu comme un vol de corbeaux au-dessus d'un champ de mines. S'il siffle, alors peut-être que vous aussi, vous serez poursuivis par la schcoumoune. La fortune désertera les lieux à tous jamais. Vous serez pauvre ! Il faut le faire taire ! Alors ils vous surveillent. Et au premier si bémol de travers, ils vous sautent à la gorge.

Certes, je m'emporte un peu. La loi concerne surtout les espaces fermés, et dans la rue par exemple, ce n'est pas interdit à proprement parler. Mais on vous regarde bizarrement. On vous prend pour un fou. Pour un peu, on vous enfermerait presque. Et je sais. Je sais qu'ils sont là, derrière mon dos, tous les sectataires des bouches closes, tous les fanatiques aux culs serrés, et qu'ils attendent la première occasion. Mais je ne me laisserai pas faire. Je sifflerai dans ma tombe, et je les aurai tous enterrés avant. J'ai bien remarqué, l'autre fois, comme la vieille mémé des vestiaires de la piscine a manqué de peu l'infarctus lorsque j'ai entonné "Le temps des cerises" du bout des lèvres. Ouais, Tarantino n'a rien inventé.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Mardi 5 décembre 2006

Ce matin, je suis allé à mon cours de géorgien.

Après j'ai mangé un odjakhouri dans un petit boui-boui pas loin.

Puis j'ai fait une interview super intéressante. Avec ça je vais faire tomber le président.

J'ai payé mon loyer, et je suis allé à la piscine.

Enfin j'ai fini ma journée devant un plat de khinkalis.

Voilà. Ca fait un an. J'ai rempli tous les objectifs du Plan.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Mercredi 29 novembre 2006

Des fois en Géorgie on fait des rencontres qui marquent.

Par exemple ce midi, alors que j'étais en reportage en Kakhétie (une fois de plus) et que je cherchais, avec ma traductrice Irma, l'entrée d'une hypothétique meilleure cantine à khinkalis de la Terre au milieu d'un conglomérat de magasins faméliques, j'ai rencontré un homme saoul.

Ce n'est pas que ce soit inimaginable ici. Mais des comme lui, fin rond au point de ne pas pouvoir articuler, j'en ai rarement vu dans le coin. Et je dois lui rendre grâces de m'avoir fait découvrir une odeur que je ne connaissais pas encore : celle de vin rôti. Oui, parce qu'en m'entendant parler français dans le magasin vide où il cuvait à côté du poêle, il a sursauté et renversé la moitié de son verre en plastique sur le tablier en fer brûlant et rouillé. C'est d'ailleurs comme ça que j'ai su que c'était pas de la bière qu'il buvait, mais du vin blanc. Grâce à ma traductrice, on a évité le parfum du plastique aviné rôti, parce que tout de suite après il a essayé de poser son verre sur le poêle qui n'avait pas bougé d'un degré.

J'aurais dû me limiter à cette expression de sagesse olfactive. Mais quand il m'a posé la question, à peine audible, de savoir si je parlais russe, j'ai répondu bêtement "oui", malgré les grands signes de bras d'Irma. Une faiblesse passagère due à la faim, sans doute. C’est là qu’il s'est mis à parler. Enfin, à ânonner dans une sorte de convulsion gencivaire une sorte de monologue du tarin. Avec des petites bulles.

Il faut l’admettre, le Géorgien bourré est lourd, il vous prend par l'épaule en vous racontant l'histoire géorgienne par le menu, enfin généralement ce que vous connaissez déjà par coeur. La Géorgie ci, les Géorgiens ça, et le vin, et l'amitié sacrée... Lui il battait tous les records. Parce qu’en plus de raconter des conneries, il n’en laissait deviner que ce qui s'échappait entre les bulles nauséabondes : "Caucase... culture géorgienne... France... amis... Caucase".

Nous sommes partis en courant. Erreur, grave erreur. Malgré son élocution difficile, il était toujours capable de nous retrouver, tel un zombie en quête de cervelle fraîche. Certes, nous n'avions parcouru que vingt mètres, mais nous pensions l'avoir semé en contournant le bâtiment. Réfugiés dans une pharmacie vétérinaire, nous avons dû assister à son entrée magistrale, lacets défaits et sourire déboutonné. Un quart d’heure durant : "Caucase... France... haan..."

Le cauchemar de ce type m'aurait poursuivi toute la journée si je n'étais pas venu dans ce village pour une seule et bonne raison : trouver le Graal du khinkali, qui en général réside dans la simplicité (Jésus était fils de charpentier, ne l’oublions pas), c’est-à-dire dans des boui-boui ne payant pas la moindre mine. Et quel khinkali n'ai-je pas trouvé aujourd’hui, mes amis.

C'était presque christique. Invités dans la cuisine de la cantine pour cause de congères dans la salle non chauffée, nous avons vu les cuisinières multiplier les petits pains à la viande. Eclairés par un simple rayon de lumière descendant d'une lucarne isolée, nous les avons partagés en silence. C'était beau, c'était bon. La rédemption après la souffrance.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Mardi 21 novembre 2006

Je sais. Vous vous attendiez à ce que je vous parle de mon reportage en Ossétie du Sud, que je raconte la tournée des checkpoints, mes embrouilles avec le KGB local, les gelures du conflit. Vous bouilliez d'impatience mais vous vous êtes dit : laissons le grand reporter lécher ses blessures dans son antre, digérer les drames et dégeler le conflit. Et en fait, aujourd'hui j'ai plutôt envie de démouler le confit et parler de cuisine.

Parce que ces derniers jours, profitant d'une situation financière soluble, j'ai décidé de mettre la main à la pâte. C'est comme ça, les fringues je m'en fouette le lard, je préfère foncer au marché, mijoter dans les allées, renifler, tâter, emballer, et une fois revenu à la maison, tout cuisiner. Je ne veux pas faire semblant d'être la crème des chefs, ni faire le faux modeste - disons juste que j'adore cuisiner et que souvent ça rend bien. Pourtant il faut que je vous l'avoue : quand je suis arrivé en Géorgie, je me suis trouvé bien réduit. J'ai dû réapprendre à cuisiner, et surtout, surtout à acheter. Pour que vous saisissiez pourquoi, il faut que je vous explique le principal marché de Tbilissi, le bazroba de la gare.

Le bazroba de Tbilissi, c'est un peu les puces de Montreuil en quatre fois plus grand, où les gitans auraient troqué leurs teddys pour des courges et leurs faux Levi's pour des truites. Il y a deux halles principales, immenses : celle dédiée à tout ce qui se mange, et une autre réservée au reste -vêtements, vaisselle, papeterie... Elles sont entrelardées d'une espèce de centre commercial à la manque, où des petites boutiques, de vêtements pour la plupart, sont embrochées dans un bâtiment divisé en allées bien découpées. Pour le reste, c'est un peu le bordel. Chaque halle est comme une pièce de rôti plongée dans une sauce indistincte d'échoppes miniatures et de vendeurs ambulants, qui vous offrent leurs citrons, leurs chaussettes ou leur sel svane. Et dans ce coulis d'homme, saturé de centaines et de milliers de chalands pressés et lourdement chargés, on peut trouver son bonheur, vêtements comme nourriture, cigarettes ou lessive liquide. En y ajoutant, un peu plus loin, le bazar d'Eliava dédié au bricolage, je ne sais pas sur combien d'hectares le bazroba s'étend, mais il nappe tout un quartier, et pas des moindres. Pour ceux qui connaissent, Wazemmes à Lille, c'est de la rigolade.

Aujourd'hui je vais juste parler de la nourriture. Le principal problème que j'ai rencontré au départ, et que je rencontre toujours, c'est qu'il y a des produits qu'on ne trouve pas. Malgré les dizaines d'épiceries que compte le marché, aucune ne vend de papier sulfurisé pour cuire les tartes. Impossible de trouver du riz en sachet, et pour le papier alu, il faut se contenter d'un ersatz arménien douteux. Une pâte brisée toute faite, par exemple, voilà qui fait gagner du temps quand vous avez plein de plats à préparer. Inconnue au bataillon, la toute faite. Il faut donc la pétrir avec ses petites mains. Les lardons, pour la quiche lorraine ? Il faut se concentrer très fort pour imaginer à quoi ressemble un morceau de lard d'environ trois kilos, aviser un boucher qui en ait un, et négocier de pouvoir en acheter moins d'un kilo. En fait non, il n'y a pas vraiment le choix : il faut en prendre un kilo et remercier le ciel d'avoir un congélateur.

Parce que le "rayon viande" au marché de Tbilissi, c'est tout sauf des étagères réfrigérées où la bidoche est bien détaillée. Classée : veau, mouton, porc. Emballée en portions individuelles (moins d'un kilo, donc), labellée pour vous informer que vous achetez du rumsteack, de la poitrine ou de la souris de gigot. Non. La partie de la halle à la nourriture réservée à la viande, c'est quelques centaines de mètres d'étals crades où des pièces de cinq kilos de barbaque pendent à des crocs de boucher. Quand ça n'est pas la carcasse ou la bête entière.

Et comme les vendeurs géorgiens sont du genre convaincant, si vous vous laissez faire, vous repartez bien vite bardé d'un vieux mouton dur de la semelle ou d'un kilo de viande rouge qui, vous a-t-on assuré, passe très bien à la poêle, mais se révèle être de la bidoche à carbonade dure comme le dentier de grand-maman. Il faut expliquer en sus que, malgré leur grand amour pour la bouffe et leur cuisine riche et variée, les Géorgiens ne sont pas des gastronomes accomplis. Par exemple, ils n'ont pas de science de la boucherie, et du dépeçage des morceaux. Avant d'essayer de faire comprendre ce que c'est que du gîte à la noix à un boucher de Tbilissi... Les mauvaises langues diront que je ne le sais pas non plus. Certes. Mais en France il y a des gens qui savent pour vous !

Une fois pourtant des types sont venus de l'Yonne, et ils ont fait une présentation du boeuf charolais au Sheraton de Tbilissi. Pour marquer le coup, ils ont même édité une plaquette avec le découpage de la bête, en français et en géorgien. Malheureusement mon bonheur fut de courte durée, quand j'ai vu que rumsteack se traduisait "steki" et faux-filet "po-pilé" -il n'y a pas de "f" en géorgien. Pour conclure, quand on ne manie pas assez les nuances du géorgien ou même du russe pour essayer d'expliquer ce que votre interlocuteur ne pourra de toute façon pas comprendre, c'est plutôt mal barré. Donc il faut apprendre tout ce qu'on a pas besoin d'apprendre chez nous. Faire la différence entre du porc et du mouton, déjà. Après, trouver quelle partie -l'avant ou l'arrière ?- est la plus indiquée pour des brochettes ou du sauté. Deviner que le "carré d'agneau" c'est les côtes, et ainsi de suite. Ensuite, vous pouvez finasser et chercher exactement le morceau qui est marqué dans la recette, mais c'est déjà le niveau supérieur.

Puis c'est pareil pour les fruits et les légumes. Différencier le persil de la coriandre sans compter sur Ducros, reconnaître les bons épinards, apprécier la qualité des patates dont aucune étiquette ne vous dira qu'il s'agit de bintjes ou de roseval. Le plus déroutant reste encore le fromage, qui à première vue n'existe qu'en trois versions, mais qui se subdivise en catégories plus variées que l'on ne l'imagine. Enfin, il faut connaître les saisons pour savoir quand le kiwi est bon, à quelle époque le concombre est trop cher et jusqu'à quand les tomates ont encore du goût.

Le pire, c'est de ne pas pouvoir mettre la main sur des petits sachets de levure chimique genre Vahiné, quand le seul truc disponible, c'est un paquet turc de levure de boulanger qui porte le doux nom de PAKMAYA. Alors, pas le choix, il faut dissoudre PAKMAYA dans de l'eau tiède. Bien qu'attention, précise la notice traduite en qatari, ukrainien et portugais, "PAKMAYA peut être utilisé jusqu'à 2% de la farine". Bande d'enfoirés. Déjà que je n'arrive pas à trouver ne serait-ce qu'un verre doseur, ces cons de boulangers turcs me réclament de calculer des pourcentages pour un cake aux poivrons.

Sans doute lasse de se farcir mes lamentations, une amie m'a fait remarquer qu'à Goodwill, le seul hypermarché de Géorgie, à vingt bornes du centre environ, il y a tout ce qu'il faut, de la levure chimique, de la pâte toute faite et du carré d'agneau à gogo. Sauf que moi madame, je suis un expat rebelle. Certes, je n'ai pas de voiture pour y aller, ça joue peut-être aussi. Mais tout est dans l'attitude. J'affiche ma liberté d'émincer. Mon couteau dressé et mon Ginette Mathiot comme étendard, je suis débridé, l'univers de la gastronomie s'ouvre à moi.

Et puis c'est tellement bon. Tellement bon d'acheter un kilo d'épinards, de couper les racines, guetter les jeunes pousses et faire craquer les tiges des grosses. Voir l'or vert reluire dans l'évier, les gouttes d'eau froides qui frissonnent en emportant les derniers bouts de terre. Quel paquet de mélange jeunes pousses La Belle maraîchère peut battre ça ? Et puis le miel, les noisettes, les poules toutes fraîches, la crème onctueuse et les montagnes de fromage...

Oui, c'est le paradis.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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