Jeudi 27 juillet 2006 4 27 07 2006 14:43

Ca y est. Il m'est arrivé le premier incident qui va me classer dans les rangs des journalistes victimes de leur devoir et des empêcheurs de tourner en rond redoutés des puissants. J'ai reçu une plainte officielle, de la part du président, pour un de mes papiers passés sur RFI. Et la rédaction de RFI a dû me défendre au nom de la liberté de la presse. Parfaitement.

Car notre président Micha, qui est un grand démocrate mais semble souffrir d'une déficience auditive précoce -à 35 ans, le pauvre !-, aurait entendu dans une de mes allocutions une grave allégation faite à son encontre : il aurait repoussé sa rencontre avec Poutine à cause d'une bisbille ministérielle interne. Sauf que, et je l'affirme haut et fort, messieurs de la censure qui épiez désormais mes moindres faits et gestes, mon papier portait uniquement sur la bisbille en question ! Jamais je n'ai prononcé "Saakachvili" dans cet exemple d'intégrité journalistique que constituait mon intervention sur les ondes.

Sachez-le pourtant, je n'ai peur de rien, pas même de dire que Micha s'est récemment à manger beaucoup de bretzels, ce qui explique sa soudaine prise de poids ! Rien n'arrêtera la marche glorieuse de la presse sur le chemin de la vérité.

Bon, alors en fait personne ne m'a rien dit et c'est une amie qui m'a prévenu parce que son copain est le coloc d'un type qui travaille à l'ambassade. Eh bien elle lui a filé mes coordonnées et il aurait très bien pu m'appeler pour me signifier, d'un air grave voire menaçant, l'ire présidentielle. Voilà. La semaine prochaine un agent des services secrets géorgiens va prendre en otage un de mes chats et on pourra mettre en grand mon portrait sur la place de la République. A moi la gloire et les femmes.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Dimanche 23 juillet 2006 7 23 07 2006 12:52

Je profite aujourd’hui de la tribune qui m’est ici offerte pour passer une annonce. M’étant découvert récemment de nouveaux talents dans l’exercice de ma profession, j’espère combler ma soif de voyages et de rencontres en les mettant en action. Au service des honnêtes citoyens bien sûr. 

Alors voilà, je me suis rendu compte cette semaine que j’avais un don peu commun et pourtant, j’en suis sûr, fortement appréciable, voire monnayable auprès de certaines personnes : je fais renvoyer les ministres. C’est tout simple : je les interviewe, et dans les jours qui suivent, ils se font sortir du gouvernement, manu militari, sans plus d’explications.

Ca m’a fait ça la première fois avec Salomé Zourabichvili, que j’ai interviewée en octobre à Paris. Pour rappel, il s’agit de la ministre française des Affaires étrangères de Géorgie. L’interrogeant sur ses relations difficiles avec le Parlement, dont j’avais eu de vagues échos, je m’étais entendu répondre que non, il n’y avait aucun problème, que des mauvaises langues cherchaient à lui nuire, etc. Six jours plus tard, elle se prenait une lettre de licenciement dans les dents.

Cette semaine, j’interviewe le ministre pour la Résolution des conflits, Guiorgui Khaindrava. Je lui pose des questions, il s’énerve, je repars poliment sans rien dire. Trois jours plus tard (je m’améliore), hop, viré.

Des amis géorgiens m’ont déjà demandé avec insistance de prendre au plus vite un rendez-vous avec le ministre de la Défense, de l’Intérieur, des Souris de laboratoire... C’est ainsi que m’est venue l’idée de monnayer mes services, et ce dans le monde entier. Pourquoi, après tout, me limiter à la Géorgie, où, somme toute, il y a déjà tout ce qu’il faut comme révolutions et intrigues de palais pour qu’ils se débrouillent sans moi ?

Je lance donc cette annonce : vos dirigeants vous embêtent, vous ennuient ? Votre ministre vous empêche de monter en grade ? Vous désirez renverser un dictateur mais n’avez pas le talent ni les moyens d’un comploteur ? En Europe, en Asie, en Afrique ou ailleurs, vous avez soif de changement, mais vous n’avez plus confiance dans la démocratie ? Faites appel à un professionnel expérimenté. La seule chose que vous avez à faire est de fournir quelques numéros de téléphone pour prendre les rendez-vous, ainsi qu’un bref résumé de la situation politique dans votre pays. Tarif à négocier, frais de déplacement et d’hébergement inclus. Contact disponible par courrier électronique ou dans les commentaires.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Samedi 8 juillet 2006 6 08 07 2006 15:02

Cette note se veut un avertissement à tout jeune blanc-bec qui s'aviserait de venir me défier sur mes terres, et oserait tenter de travailler dans cette contrée hostile où les hyènes ont le poil dur, les haricots le fil tenace, et où je mords.

En Géorgie, il y a un facteur à prendre absolument en considération si l'on veut bosser sereinement et efficacement : c'est l'alcool. Le bon journaliste aguerri -que je ne prétends pas être, mais j'ai inscrit tout ces objectifs sur mon prochain plan quinquennal- doit savoir l'utiliser à son avantage, contourner les écueils des sources de provenance inconnue en sachant profiter d'une source avinée pour en tirer l'essence. Je m'explique.

Leçon numéro un : tout reportage impliquant le dépassement technique, voire l'approche virtuelle du seuil d'un foyer familial, est immédiatement sanctionné d'un (les jours de chance) ou de plusieurs (les 364 jours restants) verres d'un alcool tirant entre 12° et 65°. Et ce à n'importe quelle heure, chez un peintre de grues de chantier comme chez une institutrice à la retraite. Méfiance donc face aux petites vieilles innocentes.

Leçon numéro deux : il est impensable de débarquer en Géorgie sans maîtriser sur le bout des doigts son arsenal d'excuses prévenant l'excès de boisson. Le plus simple et le plus efficace reste de passer pour l'Occidental aux dents de lait n'ayant aucune expérience ou résistance aux breuvages dont le degré d'alcoolisation dépasse celui de la Tourtel. Autre parade ayant fait ses preuves : l'excuse médicale. Votre médecin vous a interdit de boire parce que vous êtes anémique / vous avez un ulcère de quinze centimètres / vous mourez demain. Attention, cette excuse n'est valable qu'une fois et ne sert qu'à une personne. Soyez indulgent avec votre photographe.

Leçon numéro trois, la plus importante : tout interlocuteur est susceptible de se trouver, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit (en vertu de la leçon n°1), à une soupra, banquet en général copieusement arrosé, lorsqu'il vous répond au téléphone, ce qui le transforme aussitôt en une de ces sources -journalistiques- avinées dont je parlais plus haut. Et vous permet d'obtenir de lui à peu près tout ce que vous voulez. Une interview le lendemain à huit heures ? Aucun problème ! Il répondra à toutes les questions avec plaisir ! La politique de gestion des eaux et forêts en Khevsourétie ? Sa deuxième vocation ! Il en mange au petit-déjeuner ! Les plans de construction de la nouvelle centrale nucléaire ? Dans la poche ! Là encore, l'expérience vous sera nécessaire pour refuser, poliment mais soigneusement, l'invitation au restaurant où se trouve votre source qui suivra inévitablement.

Leçon numéro quatre : profitez-en quand même. Votre flair journalistique seul vous permettra de dénicher dans tel village perdu la famille qui fait ce petit vin artisanal si agréable à un point que vous n'auriez pas soupçonné, et où les filles de la maison sont ma foi fort sympathiques. Mais une dernière fois, mon honnêteté et mon expérience me poussent à vous délivrer cet ultime avertissement : je mords.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Mercredi 5 juillet 2006 3 05 07 2006 19:44

Aujourd'hui, alors que je me pointais à la boulangerie pour acheter mon lavach quotidien, le boulanger me regarde d'un drôle d'oeil. Je sais, je n'arrive pas à rouler les "r", mais c'est pas une raison pour se foutre de ma gueule.

Il a fallu que son collègue en survêt se lève de sa chaise en bondissant après m'avoir aperçu, le pouce levé et un grand sourire collé aux oreilles, pour que je me rappelle quel jour on était.

- Frantsia ! Good ! Today !

Eh oui, c'est today, que je lui réponds. Avec l'idée en tête que dans les mois à venir, quand je dirai que je suis Français, on ne me parlera plus des émeutes et du CPE mais de la Coupe du monde. C'est fou comme la vie tient à peu de chose.

 

P.S. : Ouéééééééééééééééééé !!!

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Dimanche 25 juin 2006 7 25 06 2006 09:31

Je pourrais raconter mon voyage à Batoumi et à la frontière turque, parler de l'Adjarie, ce petit paradis tropical, de la mer, tout ça. Mais là tout de suite je suis un peu feignant, et ce petit dialogue avec le chauffeur de taxi qui me conduisait chez moi est tellement plus parlant :

- Vous vivez à Tbilissi ?

- Oui.

- Et vous allez rester longtemps ?

- On dirait...

- Il faut !

 

Comme pas mal de monde semblait se poser la question, ça y répond aussi ! La suite demain si tout va bien, après je pars en Svanétie (à la montagne, donc) pour une semaine.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Lundi 19 juin 2006 1 19 06 2006 11:38

Je ne trouve rien d'intelligent à dire, et il faut bien que je satisfasse mon lectorat tant il est vrai que je délaisse mon blog ces derniers temps. Je vais donc raconter des histoires drôles. Des histoires svanes plus précisément.

Les Svanes sont des gens très gentils qui habitent la Svanétie, une région vachement jolie isolée près de la frontière russe, dont les marmottes habitent entre 2500 et 5000 mètres d'altitude et qui abrite les plus hauts villages d'Europe. Ils parlent le svane, un dialecte géorgien qui s'est séparé depuis 4000 ans de sa langue-mère et font rôtir à la broche les explorateurs à casquettes qui s'aventurent un peu trop loin sur leurs terres. Pour les Géorgiens, ils font l'office de Belges : c'est-à-dire que leur simple mention provoque l'hilarité et vous vaut aussitôt la narration truculente de quelques blagues bien senties. En bref, les Svanes sont réputés pour leur bêtise -- à cause de la consanguinité et du manque d'oxygène, paraît-il. Mais, et c'est là la grande différence avec les Belges, ils sont aussi unaniment reconnus pour leur violence et leur aptitude poussée à tuer ceux qui les contredisent. Autre caractéristique, les Svanes sont la seule peuplade du Caucase à n'avoir jamais été envahie par personne : ni les Arabes, ni les Turcs, ni les Perses, ni les Russes ou même les Soviets n'ont pu faire plier ces farouches montagnards. On dit que Bernard Minet est sur les rangs. Mais j'ai tendance à croire que c'est une rumeur.

D'ailleurs, si un Svane venait à lire ces lignes et voulait laver son honneur dans un grand bain de sang, je l'invite à tuer toute ma famille qui réside au 55, rue Faubourg Saint-Honoré à Paris, France. Merci.

Voici donc les histoires en question :

Un Svane monte à Tbilissi dans un trolleybus (ces tramways à pneus courants dans l'ancienne URSS).  Il sort son flingue, et le pointe sur le chauffeur :

- Allez mon gars, direction la Svanétie !

- Mais c'est pas possible, il n'y a pas de lignes électriques jusque là-bas !

- Vas-y que je te dis !

Au moment où il arme le chien de son revolver, un grand tremblement secoue le bus, le bitume se fend, les murs s'effondrent autour d'eux. Le chauffeur du trolleybus s'affole :

- Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Un tremblement de terre !

- Mais non, répond le Svane, mon frère pensait que ça serait plus rapide en métro.

 

Et une autre avec un Arménien, qui ont aussi une réputation pas jojo en Géorgie, mais plutôt dans l'autre sens. L'Arménien est le filou rusé qui s'en sort toujours - et auxquels les Svanes vouent une haine mortelle :

Un Arménien en Lada rentre au feu rouge dans l'arrière d'une Mercedes. Sort un énorme Svane, furieux, qui s'apprête à rouer de coup le pauvre chauffard tout malingre :

- Attends, lui dit-il, ne me frappe pas, regarde : ma voiture est défoncée, mais c'est une Lada, je m'en fous, alors que toi tu as une belle Mercedes, et tu peux facilement la réparer en plus !

- Ah bon, et comment ? demande le Svane.

- C'est simple, tu mets ta bouche devant le pot d'échappement, tu souffles très fort, et ton pare-chocs va se regonfler comme par magie !

- Ah bon, se dit le Svane, qui regarde l'Arménien partir et se met à l'ouvrage.

Il souffle, il souffle, et au bout d'une heure rien ne se passe. Il commence à perdre patience, quand arrive un autre Svane qui lui demande ce qu'il fabrique. Le premier Svane lui raconte l'histoire, et explique qu'il n'arrive pas à regonfler sa voiture malgré les conseils de l'Arménien.

- Evidemment crétin, tu as laissé les fenêtres ouvertes !

Voilà, il y en a plein d'autres, mais c'était juste pour vous montrer qu'on est tous le Belge de quelqu'un, et qu'il faut savoir rester à sa place. Ami Français, ne te moque plus des Belges : il y a pire qu'eux.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Mercredi 14 juin 2006 3 14 06 2006 08:08

Juste pour vous dire que j'ai vaincu le ministère de la Santé.

J'ai enfin trouvé l'information que je voulais. Après plusieurs jours passés au téléphone, j'ai appris quel était le bâtiment où se cachait l'infâme scribouillard qui pourrait me répondre. Et après avoir fait seulement trois étages et quatre bureaux, je suis tombé sur Vano, un monsieur très aimable qui m'a conduit à Eliso, une dame très gentille qui m'a dit comment on pouvait savoir qui était médecin ou pas en Géorgie.

Le truc, c'est qu'en plus du diplôme, il faut avoir un certificat pour exercer. Et moi, ce que je voulais savoir, c'est si la personne qui m'intéressait avait son diplôme. Mais dans le bureau en question, ils ne pouvaient me renseigner que sur le certificat. Enfin bon. Je vais pas cracher dans la soupe !

Ah oui, plus tard, je posterai un truc intelligent et/ou drôle.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Vendredi 2 juin 2006 5 02 06 2006 07:11

Le truc que j'adore dans les enquêtes journalistiques, c'est les "maisons qui rendent fous". Au hasard, un ministère, de préférence avec beaucoup de bureaux, de services, de chefs et de sous-chefs, d'attachées de presse qui ne dépendent pas du département de la communication, lequel se trouve être évidemment le seul habilité à vous donner l'information que vous cherchez, mais qui pour cela a besoin de l'autorisation du vice-ministre, lui-même en conférence à Genève... Rajoutez quelques jours fériés dans le calendrier, des horaires capricieux et le compte est bon.

Mais alors hier, j'ai eu le meilleur du meilleur, la crème de la crème. J'appelais donc le ministère de la Santé, pour ne pas le nommer, afin de savoir si en Géorgie il y avait un Ordre des médecins, ou un moyen quelconque de savoir si un médecin qui prétendait l'être l'était vraiment ou pas.

Je commence donc à poser ma question.

- Bonjour, je suis bla bla bla, journaliste français, et je voudrais savoir si en Géorgie il existe...

- Ah mais monsieur, je ne peux pas répondre à votre question !

A moitié en rigolant, je lui demande la faveur de terminer ma question, mais non non, me dit l'aimable réceptionniste, elle ne peut pas me répondre. Mais qui peut donc me répondre, alors ? Et là la phrase qui tue : "Rappelez au même numéro, quelqu'un d'autre prendra le téléphone et vous le dira."

Je dois avouer que des interlocuteurs pas coopératifs, voire carrément bouchés du ciboulot, j'en ai rencontrés, mais alors des honnêtes à ce point, jamais. Oui, je vous crache à la gueule, et alors ?

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Lundi 29 mai 2006 1 29 05 2006 10:04

Samedi tard, alors qu'il était plutôt dimanche que samedi, mais c'était un point qui m'avait échappé à cette heure tardive, samedi tard donc, moi et mes amis nous avons fait une nouvelle rencontre inattendue. A ceci près qu'à ce genre d'heure tardive, on s'attend à peu près à tout.

Nous nous étions attablés dans un restaurant de Tbilissi pour manger le khachi, cette soupe de tripes et de pieds de porc que certains Géorgiens n'hésitent pas à qualifier de "réanimation" après une soirée trop arrosée. C'est plutôt une soupe pour célibataires, je dirais, vu qu'on y met plein d'ail et qu'il serait plutôt galant de n'être pas dans un état nécessitant son ingurgitation lorsqu'on est en compagnie d'une demoiselle.

A côté de nous, nous avons donc trouvé quatre beaux célibataires géorgiens, francs et massifs, attroupés autour de leur vodka et en survêtement. Il ne nous a pas fallu un échange trop important de toasts et de paroles pour comprendre que nous avions affaire à des sportifs. Toujours convivial et dans l'optique de resserrer les liens franco-géorgiens, je leur proposai illico un bras de fer.

Le plus chétif d'entre eux, qui devait peser dans les cent kilos, a accepté avec joie et commencé à disposer des tabourets pour former une table adéquate (ça aurait sûrement été trop simple sur la table directement). A cette époque, je pouvais encore jouer de mon bras librement et je me souviens avoir tapé sur l'épaule de mon pote Julien en rigolant, toujours dans la perspective d'instaurer une atmosphère détendue et amicale. "Attention, il ressemble à Lilian Thuram après son arrivée à la Juve", me préviendrait-il plus tard, en vain.

Je m'accoude donc sur le tabouret, serre la pogne de mon ami sportif. Je jure que j'ai essayé de résister. Il a mis au moins trois secondes à m'aplatir le poignet par terre. Et ce n'est qu'après avoir éclaté les métacarpes de Julien qu'il s'est redressé en rigolant. "En fait, nous dit-il, hilare, je suis champion de bras de fer du Caucase depuis deux ans !" Ha ha. C'est l'humour géorgien, sûrement, la vie est toujours plus drôle lorsqu'on arrache un bras ou deux aux personnes qui vous entourent.

Bref, dans le groupe, il y avait un sextuple champion de lutte, un autre de judo et le dernier, je ne m'en souviens plus, il devait faire du krav maga ou un truc comme ça. Heureusement que ne m'est pas venue l'idée saugrenue d'aller leur chatouiller l'o-soto-gari. Parce qu'en plus, ces crétins étaient des militaires en permission qui s'apprêtaient à retourner en Irak. Faut-il être con pour se gâcher la santé comme ça, quand même.

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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Mardi 16 mai 2006 2 16 05 2006 08:48

Mes chers parents s'inquiétaient il y a peu de ne pas me reconnaître, après plus de cinq mois d'absence. Eh bien heureusement que je ne quitte pas les Géorgiens à leur tour, vu leurs capacités physionomistes.

L'autre jour, je viens à la Poste chercher mon courrier -car je me fais adresser mon courrier à la poste restante, c'est la classe, n'est-ce pas-, et je donne donc mon passeport à la guichetière pour prouver mon identité. Comme à chaque fois, il faut que je leur répète que non, "Emmanuel" n'est pas mon nom de famille, qu'il est écrit sur la ligne nettement plus longue qui se trouve au-dessus, que je leur explique comment prononcer, avec quelques sourires pour faire passer le tout. En France après tout il faut aussi expliquer, alors bon.

La guichetière quarantenaire, qui visiblement manque d'expérience dans le domaine de la poste restante internationale, montre mon passeport à une grand-mère à lunettes respirant une autorité toute soviétique. Elle me regarde par dessus son lorgnon et me déclare, d'un ton sévère : "Mais enfin, il faut qu'elle vienne le chercher elle-même, son courrier !"

Là je deviens songeur. Je me dis que j'ai mal compris, je m'apprête à demander des détails lorsque soudain la lumière frappe mon cerveau engourdi par une grasse matinée éprouvante. "Mais c'est moi !" m'écrié-je en me remémorant les traits exacts de votre serviteur sur la photo du passeport, où je ressemble à un hybride d'Emmanuel Petit et d'une duchesse anglaise. Les cheveux longs, donc.

Bref échange de regards, par-dessus les lunettes. Enorme éclat de rire dans le hall de la poste (qui ressemble un peu au Parlement, deux cents mètres sur cinquante, trente de haut et des colonnes doriennes, le tout en gros marbre d'un jaune délicieux). Je dois avouer que je n'ai pas été le dernier à me bidonner, pour une fois. C'était dit tellement naturellement. Et puis pour une fois, j'avais du courrier, aussi. Ca a illuminé ce qu'il me restait de journée !

PS : Apprenez en vous amusant : le titre hautement culturel de ce billet qui l'est nettement moins fait référence à la fameuse Toison d'Or de l'Antiquité -je suis blond, j'avais les cheveux longs, ha ha-, que les Argonautes de Jason sont venus chercher en Colchide, qui n'est autre, comme vous l'aurez deviné, que le berceau de la Géorgie. Elle-même berceau de tant de choses fantastiques, comme donc la Toison d'Or, le vin, les chants polyphoniques, la danse et les tournevis cruciformes.

 

Par Emmanuel - Publié dans : tbilissi
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