Dimanche 19 mars 2006
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Il est une chose que l'on ne peut pas contester aux Géorgiens : ils savent boire, et avec la manière. Mais à tout seigneur tout honneur, commençons par la fin : il me faut d'abord rendre hommage, en cet après-midi de gueule de bois, à l'élixir magique, au médicament universel anti-casquette en chêne que l'on trouve ici. Si, si, il existe, et, incroyable, ce sont les Géorgiens qui l'ont inventé. Ou trouvé sur leur terre, qui, comme je l'ai déjà expliqué ici, était prévue pour Dieu au départ. Ce remède pétillant, cet apaisement de la glotte inégalé s'appelle la Nabeghlavi (prononcer Nabérhlavi).
C'est une eau minérale, et honnêtement, il est difficile d'imaginer a priori qu'elle soit naturelle. Mais si. Se présentant d'abord sous la forme inoffensive d'un liquide reposé et repu, elle se met à bouillir dès qu'on entrouve le bouchon. A côté, les bulles de la Vichy-St-Yorre font figure de pets de verre de terre dans sa mare. La première gorgée est toujours difficile. Le palais souffre en premier, et une fois qu'on a réussi à mâcher les vingt grammes de soufre et de bicarbonate (eh oui), c'est un feu d'artifice dans l'oesophage. Puis, après un processus difficile dont je tairai les détails par souci de ménager les âmes sensibles, on se sent vachement mieux. Vive la Nabeghlavi !
C'est donc l'ingrédient essentiel d'un banquet géorgien réussi, enfin de la réussite de ses conséquences. Prenons un exemple au hasard. Il y a deux semaines, un match de rugby du Tournoi des six nations B, Géorgie-Portugal. On va le voir au stade Dynamo de Tbilissi, avec des anciens de l'équipe nationale. Bières, graines de tournesol, tout commence bien. Les Portugais se font écraser 40-0, du coup on va fêter ça au resto.
Tout est normal, sur la table de vingt, les serveurs apportent le fromage, les olives, le pain. Et la vodka. Aïe. C'est bizarre, pourtant d'habitude les Géorgiens boivent du vin, non ? Oui, mais ils boivent aussi de la vodka, et pas qu'un peu, vu que c'est la troisième mi-temps, et que même s'ils ne sont pas vraiment manchots, ce que les rugbymen géorgiens savent le mieux faire, c'est bien la troisième mi-temps ! Quelques khinkalis, kababis (de la viande hachée enroulée dans une galette aux oignons et aux épices, du kebab luxe, quoi), et toasts épicés plus tard, tout le monde est gai et les Géorgiens, forcément, se mettent à chanter. Et comme on est quelques Français, forcément, il faut faire un concours international. Re-aïe. Je sais pas si les Géorgiens participent à l'Eurovision mais pour les chants de beuveries, ils sont très forts les saligauds.
Et c'est parti pour une heure de chants polyphoniques à te tirer la larme de derrière le nerf optique, à faire pâlir de jalousie I Muvrini (en passant, ce sont les Géorgiens qui ont inventé les chants corses). Puis vient le fatidique "Allez, à vous les Français !" Regards hésitants, sourires gênés, puis d'un commun accord, nous entonnons "Fanchon", histoire d'essayer de gueuler plus fort qu'eux. C'est rigolo, comme on chante tous faux, mais avec des timbres différents, ça fait presque polyphonique. Là-dessus, on se fait encore écraser par dix minutes de recueillement sonore. Allez, tentons "Chevaliers de la table ronde" ! La distinction française sera toujours plus forte. Bref, une fois que nous avons épuisé tout notre répertoire commun, nous n'avons plus eu qu'à admirer comment des mecs bourrés qui ont dû se taper deux bouteilles de vodka chacun arrivent à vous retourner les tripes par leurs chants. Avant de se retrouver on ne sait comment, quelques heures plus tard, à s'embrouiller vaguement avec un des serveurs du restaurant dans la rue. Sinon c'est pas drôle.
Au passage, la troisième mi-temps a duré neuf heures. De 16 heures à 3 heures du mat. De quoi finir avec une belle gueule de contre-plaqué. Heureusement qu'il y a la Nabeghlavi !