Gueule de contre-plaqué

Publié le par Emmanuel

Il est une chose que l'on ne peut pas contester aux Géorgiens : ils savent boire, et avec la manière. Mais à tout seigneur tout honneur, commençons par la fin : il me faut d'abord rendre hommage, en cet après-midi de gueule de bois, à l'élixir magique, au médicament universel anti-casquette en chêne que l'on trouve ici. Si, si, il existe, et, incroyable, ce sont les Géorgiens qui l'ont inventé. Ou trouvé sur leur terre, qui, comme je l'ai déjà expliqué ici, était prévue pour Dieu au départ. Ce remède pétillant, cet apaisement de la glotte inégalé s'appelle la Nabeghlavi (prononcer Nabérhlavi).

C'est une eau minérale, et honnêtement, il est difficile d'imaginer a priori qu'elle soit naturelle. Mais si. Se présentant d'abord sous la forme inoffensive d'un liquide reposé et repu, elle se met à bouillir dès qu'on entrouve le bouchon. A côté, les bulles de la Vichy-St-Yorre font figure de pets de verre de terre dans sa mare. La première gorgée est toujours difficile. Le palais souffre en premier, et une fois qu'on a réussi à mâcher les vingt grammes de soufre et de bicarbonate (eh oui), c'est un feu d'artifice dans l'oesophage. Puis, après un processus difficile dont je tairai les détails par souci de ménager les âmes sensibles, on se sent vachement mieux. Vive la Nabeghlavi !

C'est donc l'ingrédient essentiel d'un banquet géorgien réussi, enfin de la réussite de ses conséquences. Prenons un exemple au hasard. Il y a deux semaines, un match de rugby du Tournoi des six nations B, Géorgie-Portugal. On va le voir au stade Dynamo de Tbilissi, avec des anciens de l'équipe nationale. Bières, graines de tournesol, tout commence bien. Les Portugais se font écraser 40-0, du coup on va fêter ça au resto.

Tout est normal, sur la table de vingt, les serveurs apportent le fromage, les olives, le pain. Et la vodka. Aïe. C'est bizarre, pourtant d'habitude les Géorgiens boivent du vin, non ? Oui, mais ils boivent aussi de la vodka, et pas qu'un peu, vu que c'est la troisième mi-temps, et que même s'ils ne sont pas vraiment manchots, ce que les rugbymen géorgiens savent le mieux faire, c'est bien la troisième mi-temps ! Quelques khinkalis, kababis (de la viande hachée enroulée dans une galette aux oignons et aux épices, du kebab luxe, quoi), et toasts épicés plus tard, tout le monde est gai et les Géorgiens, forcément, se mettent à chanter. Et comme on est quelques Français, forcément, il faut faire un concours international. Re-aïe. Je sais pas si les Géorgiens participent à l'Eurovision mais pour les chants de beuveries, ils sont très forts les saligauds.

Et c'est parti pour une heure de chants polyphoniques à te tirer la larme de derrière le nerf optique, à faire pâlir de jalousie I Muvrini (en passant, ce sont les Géorgiens qui ont inventé les chants corses). Puis vient le fatidique "Allez, à vous les Français !" Regards hésitants, sourires gênés, puis d'un commun accord, nous entonnons "Fanchon", histoire d'essayer de gueuler plus fort qu'eux. C'est rigolo, comme on chante tous faux, mais avec des timbres différents, ça fait presque polyphonique. Là-dessus, on se fait encore écraser par dix minutes de recueillement sonore. Allez, tentons "Chevaliers de la table ronde" ! La distinction française sera toujours plus forte. Bref, une fois que nous avons épuisé tout notre répertoire commun, nous n'avons plus eu qu'à admirer comment des mecs bourrés qui ont dû se taper deux bouteilles de vodka chacun arrivent à vous retourner les tripes par leurs chants. Avant de se retrouver on ne sait comment, quelques heures plus tard, à s'embrouiller vaguement avec un des serveurs du restaurant dans la rue. Sinon c'est pas drôle.

Au passage, la troisième mi-temps a duré neuf heures. De 16 heures à 3 heures du mat. De quoi finir avec une belle gueule de contre-plaqué. Heureusement qu'il y a la Nabeghlavi !

Publié dans tbilissi

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Emmanuel 20/03/2006 10:15

papa> ha ha ha... mais enfin si c'était juste pour rendre service au PSG, il faut bien les aider de temps en temps les pauvres...
Sinon c'était plutôt le côté bourguignon qui a dominé les débats du côté français... à ma grande honte je ne connais aucune chanson basque... et au moins les chansons bourguignonnes, on est pas obligé de chanter juste !
Mais, Sylvie, les chants géorgiens ne sont pas des chants à boire ! Ce sont des chants tout ce qu'il y a de plus beau et pur.. enfin je connais pas les paroles mais je vais essayer de trouver ça !

jp pÚre 19/03/2006 22:52

Ouais, c'est super de faire la fête et de picoler avec tes copains du rugby géorgien, mais pendant ce temps-là tu négliges gravement tes préférés du foot.. Et Auxerre, déprimé après ton départ, vient à l'instant de se prendre un 4-1 par... le PSG qui n'avait pas gagné un match depuis janvier ! Je me marre... surtout parce que comme supporter, c'était plutô la soupe à la grimace jusqu'à maintenant.

Françoise 19/03/2006 21:46

Bon sang ne saurait mentir la prochaine fois que tu chanteras avec les Géorgiens (enfin... moins la vodka !) songe à tes ancêtres bourguignons mais surtout basques qui ne terminaient jamais un repas sans chansons ! la prochaine valise qui part vers la Géorgie je lui mets un recueil de chansons basques

sylvie.haim 19/03/2006 19:21

2ème commentaire de sylvie. Je viens deme promener dans les comentaires de ton site, Emmanuel et j'ai eu le même réflexe qu'une certaine Sarah concernant les titres "à la Poulpe"! Comme quoi, l'esprit de famille... Biz

Sylvie Haim 19/03/2006 19:10

Bravo et merci pour les nouvelles, cher ex voisin ! J'ai cru un moment que ça y était, je lisais et comprenais le russe mais pas vraiment (du moins pour l'instant car quand je serai grande...) Pourrait-on avoir les paroles (en écriture phonétique si possible) et les partitions de ces merveilleux chants que l'on dit à boire, afin de perfectionner nos outils de communication internationnaux. On ne sait jamais... Et si on rencontrait des Géorgiens ? Et si on chantait ? Il ne faut pas laisser passer une si belle occasion ! D'ailleurs il te serait peut-être utile de réviser ton répertoire. On t'embrasse tous Sylvie Haim