Le saoul de la vie

Publié le par Emmanuel

Des fois en Géorgie on fait des rencontres qui marquent.

Par exemple ce midi, alors que j'étais en reportage en Kakhétie (une fois de plus) et que je cherchais, avec ma traductrice Irma, l'entrée d'une hypothétique meilleure cantine à khinkalis de la Terre au milieu d'un conglomérat de magasins faméliques, j'ai rencontré un homme saoul.

Ce n'est pas que ce soit inimaginable ici. Mais des comme lui, fin rond au point de ne pas pouvoir articuler, j'en ai rarement vu dans le coin. Et je dois lui rendre grâces de m'avoir fait découvrir une odeur que je ne connaissais pas encore : celle de vin rôti. Oui, parce qu'en m'entendant parler français dans le magasin vide où il cuvait à côté du poêle, il a sursauté et renversé la moitié de son verre en plastique sur le tablier en fer brûlant et rouillé. C'est d'ailleurs comme ça que j'ai su que c'était pas de la bière qu'il buvait, mais du vin blanc. Grâce à ma traductrice, on a évité le parfum du plastique aviné rôti, parce que tout de suite après il a essayé de poser son verre sur le poêle qui n'avait pas bougé d'un degré.

J'aurais dû me limiter à cette expression de sagesse olfactive. Mais quand il m'a posé la question, à peine audible, de savoir si je parlais russe, j'ai répondu bêtement "oui", malgré les grands signes de bras d'Irma. Une faiblesse passagère due à la faim, sans doute. C’est là qu’il s'est mis à parler. Enfin, à ânonner dans une sorte de convulsion gencivaire une sorte de monologue du tarin. Avec des petites bulles.

Il faut l’admettre, le Géorgien bourré est lourd, il vous prend par l'épaule en vous racontant l'histoire géorgienne par le menu, enfin généralement ce que vous connaissez déjà par coeur. La Géorgie ci, les Géorgiens ça, et le vin, et l'amitié sacrée... Lui il battait tous les records. Parce qu’en plus de raconter des conneries, il n’en laissait deviner que ce qui s'échappait entre les bulles nauséabondes : "Caucase... culture géorgienne... France... amis... Caucase".

Nous sommes partis en courant. Erreur, grave erreur. Malgré son élocution difficile, il était toujours capable de nous retrouver, tel un zombie en quête de cervelle fraîche. Certes, nous n'avions parcouru que vingt mètres, mais nous pensions l'avoir semé en contournant le bâtiment. Réfugiés dans une pharmacie vétérinaire, nous avons dû assister à son entrée magistrale, lacets défaits et sourire déboutonné. Un quart d’heure durant : "Caucase... France... haan..."

Le cauchemar de ce type m'aurait poursuivi toute la journée si je n'étais pas venu dans ce village pour une seule et bonne raison : trouver le Graal du khinkali, qui en général réside dans la simplicité (Jésus était fils de charpentier, ne l’oublions pas), c’est-à-dire dans des boui-boui ne payant pas la moindre mine. Et quel khinkali n'ai-je pas trouvé aujourd’hui, mes amis.

C'était presque christique. Invités dans la cuisine de la cantine pour cause de congères dans la salle non chauffée, nous avons vu les cuisinières multiplier les petits pains à la viande. Eclairés par un simple rayon de lumière descendant d'une lucarne isolée, nous les avons partagés en silence. C'était beau, c'était bon. La rédemption après la souffrance.

Publié dans tbilissi

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Cloclo 01/12/2006 22:10

La Georgie, ca te change un homme, maintenant un mec bourre ca lui fait peur :o)

F the M 30/11/2006 18:34

je vois que tu es touché par la grâce. C'est la fréquentation assidue de Radio Vatican je présume ?

Emmanuel 30/11/2006 16:06

Certes mon cher tibou, certes, mais c'est peu compatible avec le premier objectif que je devais remplir, à savoir faire un reportage (cf. la note consacrée à ce gros problème)

tibou 30/11/2006 15:04

pour lutter contre le froid, rien de tel que se torcher la gueule au vin rôti.comme quoi t'es vraiment con, hein.

Emmanuel 30/11/2006 11:56

Non. Après j'ai fait un autre reportage où j'ai dû lutter contre le froid parce que j'ai oublié mes gants en Ossétie du Sud. Je suis sérieux moi.