Tbillicite

Publié le par Emmanuel

Il y a une loi en Géorgie qui n'est écrite ni dans la Constitution, ni dans les commissariats, ni derrière le comptoir du patron. Une règle tacite, un diktat invisible qui pourtant vous pèse dessus à tout moment. Chaque fois que vous sortez dans la rue, chez vous, chez un ami, au travail ou dans les toilettes du restaurant : c'est interdit de siffler.

Oh, c'est un refrain connu. Vous l'entendrez aussi en Russie. Et à bien chercher, dans d'autres pays du coin. Mais pour moi ! Moi qui ne sais pas chanter, moi pour qui la sifflote est un oxygène ! C'est une torture permanente.

Dans le bus, on me regarde de travers; dans les douches de la piscine, on m'admoneste; mes amis m'insultent, et si ma femme ne m'a pas encore quitté, c'est parce que je ne suis pas marié. Pourquoi, me direz-vous, empêcher un brave homme de s'exercer à ce soulagement de l'âme ? Vous, qui comme moi, êtes nés dans un monde où "siffler en travaillant, ça donne du stimulant" ?

Tout simplement parce qu'ici, on est définitivement dans un autre monde, un monde où siffler appauvrit. Oui. Parce que c'est leur excuse ! Leur prétexte pour me pomper l'air, pour m'aspirer la joie que me procure le tendre modulage de mes lèvres, la douce sculpture d'un jet de dioxyde de carbone gentiment exhalé... "Si tu siffles, tu seras pauvre", c'est leur devise. C'est même pire que ça. Dans leur esprit déformé, un homme qui siffle, c'est un peu comme un vol de corbeaux au-dessus d'un champ de mines. S'il siffle, alors peut-être que vous aussi, vous serez poursuivis par la schcoumoune. La fortune désertera les lieux à tous jamais. Vous serez pauvre ! Il faut le faire taire ! Alors ils vous surveillent. Et au premier si bémol de travers, ils vous sautent à la gorge.

Certes, je m'emporte un peu. La loi concerne surtout les espaces fermés, et dans la rue par exemple, ce n'est pas interdit à proprement parler. Mais on vous regarde bizarrement. On vous prend pour un fou. Pour un peu, on vous enfermerait presque. Et je sais. Je sais qu'ils sont là, derrière mon dos, tous les sectataires des bouches closes, tous les fanatiques aux culs serrés, et qu'ils attendent la première occasion. Mais je ne me laisserai pas faire. Je sifflerai dans ma tombe, et je les aurai tous enterrés avant. J'ai bien remarqué, l'autre fois, comme la vieille mémé des vestiaires de la piscine a manqué de peu l'infarctus lorsque j'ai entonné "Le temps des cerises" du bout des lèvres. Ouais, Tarantino n'a rien inventé.

Publié dans tbilissi

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cheni mama jp 09/12/2006 19:13

Et si t'essayais de manger en sifflant dans les pins ?

Nelly 09/12/2006 18:41

Et si t'essayais de siffler en mangeant du lapin ?

cubik 08/12/2006 09:34

bah, fait beau en Belgique
et pis ils preferent ptet siffler avec leurs culs quand meme

Emmanuel 08/12/2006 06:29

Ouais, c'est ça, c'est obligé ! D'ailleurs je n'ai jamais vu un lapin dans un seul marché de la ville et j'ai vérifié, ils ne mangent jamais de lapin ! Mais ils m'auront pas.

cheni mama jp 07/12/2006 17:18

Ben ya pas que les géorgiens qui n'aiment pas qu'on siffle... Il y a les marins aussi (et pas seulement les marins russes). C'est totalement interdit à bord d'un bateau parce que c'est réputé faire lever des vents violents et... ça peut attirer le diable ! Si, si !

Par contre le marin peut siffler à terre. Mais il peut pas dire non plus le mot "lapin"... c'est totalement impensable à bord. Y te laissent dire "lapin" les géorgiens ? Y a peut-être un espoir... au lieu de siffler, tu dis "lapin, lapin..." Essaie pour voir.

Ah il y a une exception : la seule personne à bord dont on tolère qu'il siffle... c'est le cuistot, peut-être que parce que quand il sifflait, il ne pouvait pas manger les provisions du bord. Là, y a peut-être une piste à creuser pour toi, connaissant ta passion pour mijoter des petits plats ? Tu leur fais le coup de "vous me laissez siffler, parce qu'après, vous allez vous régaler" !