Lard et la manière

Publié le par Emmanuel

Alors que certains amis voient déjà en moi le nouveau Jean-Luc Petitrenaud et m'engagent à me lancer dans une carrière de journaliste culinaire que je n'embrasserai pourtant que la cinquantaine sonnée, au bord de l'explosion hépatique, quand j'aurai assez perdu d'illusions sur le vaste monde pour troquer ma plume acerbe pour du duvet de chapon de Bresse ; alors que janvier sonne la période des remises en questions comme septembre celle des dépressions, je m'interroge.

Pourquoi pensé-je toujours à la bouffe ? Et pourquoi en parlé-je autant ?

D'abord il y a le contexte. A force d'être entouré par des Pantagruel de bazar qui vous expliquent que "pour comprendre la Géorgie, il faut aller à table", vous finissez par les croire (d'autant plus que c'est vrai).

Et puis surtout, j'en parle parce que je crois que ma fascination pour la cuisine se rapproche de celle que j’ai pour l’écriture. A bien y regarder, il s’agit de la même chose. Il y a des recettes, des dosages, des ingrédients. Il faut choisir les bons mots, apprendre à en juger la qualité, mais aussi savoir innover, en chercher de nouveaux. Un bon texte, c’est comme un bon plat : l’essentiel est de trouver ce qui va lier l’ensemble, faire prendre la sauce. Il ne suffit pas d’avoir l’idée, il faut l’assaisonner, lui donner un aspect agréable à l’œil, le texte doit couler, provoquer des sensations au fur et à mesure, picoter dans la gorge, chatouiller l’hypophyse et flatter le cervelet.

Il ne faut pas hésiter à rectifier l’assaisonnement, à rajouter quelques paragraphes, ôter l’inutile pour que l’ensemble reste digeste : ne pas avoir la main trop lourde sur les adverbes, tailler dans la digression. Eviter les répétitions. Il y a des textes comme des soufflés : il faut les écrire vite, quand l’inspiration vous prend, et les servir immédiatement. Sinon toute l’inspiration retombe. D’autres se mijotent, doivent rester dans la marmite aux idées quelques jours, patienter jusqu’à ce que les mots expriment leur jus et leur joie d’être ensemble. Parfois, il faut juste manger : leur intérêt n’est qu’utilitaire, ils ne disent bêtement que ce qu'ils veulent dire.

La seule différence est physique. Un bon mot, vous pouvez le chercher pendant des jours. Il sera toujours dans votre tête. La courge du Panama, elle, vous attendra au marché.

L'important, c'est qu'au final, le beau texte, c’est celui qui provoque l’ivresse ou la jouissance. Pas une jouissance physique. Mais juste une espèce de jubilation incontrôlable, qui vous fait relire et remâcher une phrase sans cesse, tellement vous ne vous attendiez pas à une telle combinaison gustative.

Je ne sais pas si on peut cuisiner de la même manière qu'on écrit. Mais j'y éprouve le même plaisir. Mon petit plaisir quotidien. 

Publié dans tbilissi

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Emmanuel 15/01/2007 18:03

Cali > La seule donnée que j'ai, c'est "rose". Après, il n'y a que pour l'astygmatie que ça fait grossir :)

cali rezo 15/01/2007 16:34

Emmanuel > ça dépend si c'est des dragées au chocolat ou des dragées fuca...

Emmanuel 15/01/2007 13:36

Cali > et les dragées ? Ca fait grossir les dragées ?
Cubik > y'a pas que des morceaux de français qui te manquent je crois :)
Marie > merci !

Marie Capelle 15/01/2007 11:31

Superbe prose; magnifique !

cubik 15/01/2007 09:53

"pourquoi pensé-je?"
il doit me manquait des morceaux en francais là
sinon, t'es juste au stade anal, tu ramènes tout à la bouche >)