tbilissi

Lundi 12 décembre 2005 1 12 12 2005 14:52

Je suis tombé Tbilissi, et pas ailleurs. Il n'y a pas d'autres mots pour décrire ma situation, depuis une semaine, dans cette ville déroutante, qui fait songer tour à tour à Athènes, Istanbul, Naples ou Moscou, mais possède finalement une identité propre qui échappe à l'analyse et que je n'arrive pas à saisir.

Impossible de savoir où l'on se trouve quand on rentre dans un métro tout soviétique, où l'on peut parler en russe à la caissière, et où babouchkas vendent journaux et fruits à la sauvette, pour se retrouver sur un quai où l'on ne comprend rien car tout est écrit en géorgien. Quand on croit croquer dans une tomate et que l'on sent le goût sucré et doux du "karaliok". Ou quand l'on se trouve dans un cybercafé tout à fait moderne sur l'avenue Rustaveli, les Champs-Elysées tbilissiens, et que le gérant, comme tous les autres commerçants du coin, est contraint de faire vrombir son groupe électrogène Honda dans la rue car le courant vient de sauter.

Tout ici est définitivement oriental, même si les drapeaux européens fleurissent sur les façades et si l'on vous répond parfois en anglais à une question posée en russe. Les palmiers, les balcons finement ouvragés, les escaliers extérieurs et les vieux mastiquant des graines de tournesol sur le pas de leur porte vous en convainquent rapidement.

Mais tout est aussi soviétique, comme vous le prouvent les passants désagréables, les constructions démesurées, ou les larges avenues et les marshrutkas qui les parcourent.

En gros, voilà, je suis paumé. Mais tellement à l'aise dans ce pays si accueillant. Car je me rends compte petit à petit que la vraie solution est celle que m'assènent à tour de bras, depuis bien avant mon départ, expatriés et autochtones : tout à Tbilissi est géorgien, et je crois bien qu'il va falloir m'y faire.

Géorgien, comme ce type avec qui j'ai partagé par hasard un taxi à trois heures du mat', et qui a reconnu en moi le touriste paumé qui lui avait demandé deux jours auparavant la direction de la rue Paliachvili. Géorgien, comme le taxi qui a essayé de m'arnaquer à l'aéroport et comme mon propriétaire qui m'a accueilli le soir de mon arrivée à grands coups de toasts au vin blanc et de spécialités culinaires toutes plus délicieuses les unes que les autres... mais toutes de trop pour mon estomac. Géorgien, comme les expatriés hypnotisés qui, selon le rite des banquets très codifié ici, ne peuvent s'empêcher, même en l'absence de vrais Géorgiens, de porter un toast à la santé de leur pays d'adoption : Sakartvelos Gaumardjos !

Voilà. C'est promis, c'est le premier et le dernier message grandiloquent que j'écris à propos de Tbilissi et des Géorgiens. Mais j'ai l'impression qu'ici c'est un peu un passage obligé, et je sens que je ne résisterai pas longtemps. Bientôt moi aussi je serai foutu, et transformé en nouveau thuriféraire de l'armée des VRP de la belle et douce Colchide.

Et dire que je pensais qu'après le coup de "l'âme russe", je me ferais plus avoir.

Ciboire de criss'.

 

Par Emmanuel
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Jeudi 15 décembre 2005 4 15 12 2005 17:10

Après la minute nécessaire de brillante analyse géopolitique, voici la minute tout aussi nécessaire d'autosatisfaction onaniste.

Car mes chers amis, et je suis fier de vous l'annoncer, j'ai publié hier, mercredi 14 décembre de l'an de grâce 2005, ma première pige géorgienne. Et pas pour n'importe qui, puisqu'il s'agit de l'AFP, qui voulait me "tester" sur le terrain et voir ce que je serais capable de leur rapporter. Eh bien c'est fait, et voici l'histoire.

Alors que je crapahutais dans la rue, la langue pendante et les babines retroussées, à la rencontre de l'hypothétique leader d'un non moins improbable mouvement anti-Soros, afin de prouver à l'AFP ma haute valeur journalistique, je suis tombé sur une manifestation de chercheurs devant le Parlement. Et pas une petite, hein, ils étaient au moins quelques centaines :

manif chercheurs

"Hé, les amis ! J'ai publié ma première dépêche AFP !"

Et donc ni une ni deux, j'enfourche mon stylo, le carnet entre les dents, et j'interviouve tout ce qui ressemble à un chercheur ou un leader de mouvement (c'est facile, ils sont tous vieux). Paf, j'appelle l'AFP, hop, ils acceptent le papier, et après une parenthèse géorgienne de quelques heures pendant laquelle députés et chercheurs débattent rageusement, alors qu'un espèce de type dégueulasse avec des chicots -mais qui a l'heureuse initiative de me traduire en russe ce que les chercheurs racontent en géorgien- me tanne avec des histoires bizarres de complot judéo-maçonnique, après cette parenthèse donc je parviens à envoyer quatre paras et un lead au bureau de Moscou.

L'article est tout pourri et ne représente sûrement pas le quart de la réalité, mais voilà, le first contact est établi et c'est tout ce qui compte, maintenant la route de la gloire s'ouvre sous mes pas. Albert Londres, me voilà !

 

P.S. : d'ailleurs je mets dans la liste des liens le site de l'AFP, et je le ferai pour toutes les piges que je décrocherai, comme ça mon blog aura l'air vachement plus profechieunnel et vous saurez où me lire. Bisous.

Par Emmanuel
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Mercredi 21 décembre 2005 3 21 12 2005 19:33

Autre pays, autres moeurs... et parfois autres temps. Il flotte dans l'air parfois quelque chose de soviétique, et en particulier lorsqu'il s'agit d'obtenir une information, confidentielle ou non. Services de presse dont le numéro est tenu secret (!) par un directeur qui n'a "pas le droit" de donner leur contact, téléphone qu'on ne raccroche pas mais "qui coupe", responsables "pas responsables" du projet, qui, justement nous intéresse... le tout dans un jargon qu'il faut apprendre, puisque tout cela se passe en russe et que le russe n'est pas la langue maternelle des Géorgiens qui le parlent avec plus ou moins de vista. Tout cela est bien savoureux mais parfois usant pour les nerfs.

Ceux qui me connaissent savent qu'être en avance n'est pas précisément mon point fort (quoique quand je le veux...). Eh bien, avec les Géorgiens j'ai trouvé mes maîtres. Les excuses sont parfois classiques, d'autres sont plus croustillantes : "pardon, j'ai dix minutes de retard" lorsqu'il s'agit d'une heure (et sans plaisanter comme moi je le fais, c'est toute la différence), "je ne pouvais pas physiquement être à l'heure"... la meilleure c'est pas d'excuse, pas de nouvelles. Un parfait lapin géorgien. Chose bizarre, mon propriétaire, lui, est toujours en avance lorsqu'il s'agit de récupérer mon loyer ou la facture d'électricité...

J'ai tout de même réussi à obtenir et à deux rendez-vous cette semaine, et je n'en suis pas peu fier. Le reste s'est perdu en appels dans le vide, messages laissés sans retour - une chose à savoir ici est qu'il n'existe ni répondeur, ni signal d'appel - et en rendez-vous manqués... et aussi en travail pour Caucase International, le mensuel francophone et anglophone pour lequel je suis venu ici. C'est-à-dire pas du temps perdu, puisque je rencontre des réalisatrices, des conseillers occultes du gouvernement et que je découvre combien ce pays peut être intéressant... à condition de ne rien avoir contre les gorilles en costume qui sortent de 4x4 noires en pleine rue pour venir échanger avec vous des vues sur le temps qui passe et la vie qui est dure, ma pauvre dame. Aïe.

 

 

P.S. : en attendant quelques photos de Géorgie, j'ai mis en ligne les photos de ma soirée de départ, dans l'album sur la colonne de gauche... J'en profite pour remercier tous les gens qui sont venus et qui m'ont donné autant d'énergie et de good vibrations... j'ai brûlé un cierge pour vous tous !

Par Emmanuel
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Lundi 26 décembre 2005 1 26 12 2005 13:35

Dimanche, c'était Noël pour nous, mais simplement dimanche pour les Géorgiens qui le fêtent le 7 janvier et de toute façon ne s'occupent vraiment que du Nouvel An.

Eh bien dimanche, il a neigé, rien que pour moi. La première neige de l'hiver, pour que moi seul puisse glisser et m'étaler joyeusement par terre sur les pentes de la colline où j'habite. La neige de Noël, rien que pour bibi. Du moins c'est que je me suis plu à croire, parce que d'autres l'ont apprécié, chez les Occidentaux de tout poil.

J'ai d'ailleurs eu un bel échantillon de la communauté française lors du réveillon. Car pas démonté par l'indifférence ostensible des locaux face à Noël, je me suis laissé tenter par l'invitation de la Première conseillère de l'ambassade de France, avec un dîner somptueux préparé par le cuisinier de l'ambassadeur.

Et moi qui cherche, peut-être un peu prétentieusement, à m'écarter des milieux d'expatriés qu'une trop longue coexistence dans des terres sans camembert tend à rendre quelque peu consanguins, je dois dire que j'ai passé une soirée très agréable et très drôle. Rythmée notamment par une Française ayant vécu quinze ans en Afrique pour travailler à la conservation des grands primates, et qui visiblement ne s'était pas occupée de la sienne. Pas vraiment mal embouchée, mais plutôt du genre à coller plein d'étiquettes... de la conservation à la conversation, ça donnait à peu près : "Vous comprenez, nous on prenait jamais de gens du Sud dans nos équipes, parce que les collègues les trouvaient faux et hypocrites...", le tout dit sans trembler en face d'une mafia de Montpelliérains. Y aurait-il de la gêne à Noël ? Je crois que la table se souvient encore de leurs ongles plantés dans la nappe, la mâchoire raide et le regard légèrement désaxé.

Le tout couronné par une controverse sur les vertus comparées de l'eggnog et de la marmite anglaise, puis un dernier pot dans un bar vide, vodka à 18 laris servie par une serveuse peroxydée et patron ronflant sur le comptoir. Jésus serait fier de nous.

Par Emmanuel
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Jeudi 29 décembre 2005 4 29 12 2005 17:43

Une fois n'est pas coutume, je vais faire très court aujourd'hui, car je pars demain à Moscou pour passer les fêtes (qui commencent un peu après nous à cause du calendrier orthodoxe, mais durent beaucoup plus longtemps à cause de la vodka), et y'ai beaucoup de choses à faire.

Ce qui est drôle tout de même, c'est que c'est au moment de la quitter, même si c'est pour peu de temps, que je me rends compte combien je suis tombé amoureux de Tbilissi. Combien j'aime le madzoni, le yaourt local, que m'apporte chaque matin le marchand ambulant qui passe dans ma rue, moi qui détestais le yaourt nature... Combien j'aime regarder ma ville illuminée par le soleil depuis la route qui la surplombe, en prenant le minibus pour le boulot. Combien j'aime ma rue, ses marchands de légumes et de bric-à-brac cachés dans les sous-sols de ma colline... Bref vous l'aurez compris, je pensais tenir plus longtemps mais je suis déjà foutu. Vous avez pas fini de vous faire rebattre les oreilles avec la Géorgie.

Je serai donc un peu absent pendant les dix prochains jours, mais je reviendrai avec plein de photos et d'anecdotes croustillantes (à cause de la vodka aussi), c'est promis. Pour la peine, voici en attendant une photo de ma filleule Clara qui me manque terriblement, mais qui a fait l'effort de se rapprocher de moi en passant les fêtes en Slovaquie et à qui je fais plein, plein de gros bisous pour son deuxième Nouvel an.

Et moi parrain, tu crois que tu me manques pas ? hein ?

Par Emmanuel
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Lundi 9 janvier 2006 1 09 01 2006 18:14

Et voilà, dix petits jours et me voilà de retour à la maison. Avec au passage trois jours de bourre complète car c'est le bouclage du magazine jeudi. Et les articles qui ne sont pas tous prêts, les vilains. Mais lorsque je serai le nez dans les fautes de frappe et les mains dans le cambouis des rotatives, en train d'étrangler le monteur qui ne comprend pas qu'on ne peut pas mettre des capitales partout dans les titres comme en anglais et qu'on doit mettre les noms de livres en italique, je pourrai me raccrocher au souvenir de mon dernier week-end moscovite...

Samedi, je pars donc le coeur vaillant me balader dans la ville et acheter des billets pour le concert du soir au conservatoire, puis faire des emplettes à Gorbouchka, le grand marché moscovite de CD et DVD pirates, où je fais provision de fagots de vieux films soviétiques pour les longues soirées d'hiver. Retour chez Macha, l'amie qui m'héberge pour les vacances, thé et beignets de crevettes sur le pouce avant de se diriger, tout pomponnés et apprêtés, vers la Petite Salle du Conservatoire de Moscou, sixième rang, places 4 et 5, pour assister au concert de Sergueï Petruchansky, professeur et soliste de l'orchestre de Moscou.

Et le Conservatoire de Moscou (qui porte le nom de Tchaikovsky), ça n'est pas rien. Ce soir on joue Mendelssohn, Schubert, Stravinsky et Prokofiev, mais ce qui compte c'est le cérémonial vibrant d'émotion qui entoure la chose. C'est encore mieux qu'à l'église. Tout d'abord la salle d'attente, parée des noms des lauréats de la médaille d'or depuis la création du conservatoire, gravés dans le marbre. Rachmaninov, Rostropovich, Richter, Khatchaturian, parmi d'autres illustres inconnus... Puis une fois installés dans la vieille salle aux banquettes de velours, une vieille dame maquillée qui se tient droite comme un I, vient annoncer l'entrée en scène du maestro, en récitant fidèlement le programme du concert. "Schouberte, Sonata N°5, lia minor... lia bémoli major" (avec l'accent).

Puis le soliste se présente, en habit queue de pie, salue profondément le public, s'installe, et après deux ou trois tours de manche fait pleuvoir un déluge de note sur les spectateurs ravis. A l'entracte, des grand-mères très maquillées apportent des bouquets de fleurs à l'artiste, une larme d'émotion coulant sur leur joue. Le professeur, très digne, repart les bras chargés de roses. Voilà, moi je n'ai pas besoin de croire en Dieu, il me suffit d'aller au Conservatoire de Moscou pour être rassuré sur le sort du genre humain.

La suite de la soirée se passe au restaurant, où j'invite Macha et sa famille pour la remercier de son accueil. L'endroit s'appelle "Rioumka", le petit nom que les Russes donnent affectueusement au verre qui sert à boire la vodka. Et donc, entre le civet de lièvre et la soupe de poisson, nous buvons donc une "lokot" (coudée) de vodka, après quoi nous repartons chez Macha, tout à fait gais. Et, pour noyer mon dépit de ne pas aller danser, car Pacha, un autre ami de Moscou, a eu un contretemps, je finis la vodka au piment ukrainienne (certains sauront de quoi je veux parler) que Macha gardait au chaud dans son congélateur.

Dimanche... gueule de bronze. Impossible de me lever avant cinq heures de l'après-midi, et donc adieu l'après-midi shopping à Ismaïlovo pour ramener des souvenirs aux amis. Mais que voulez-vous, ce sont aussi les aléas des week-ends moscovites. Et pour rattraper le coup, Lida, la fille aînée de Macha, débarque pour préparer sa spécialité, des blinis que nous engloutissons en cinq secs avec de la crème et de la confiture. Pacha est venu avec sa copine pour se faire pardonner, la soirée se finit doucement autour d'un énième film d'horreur américain mal doublé en russe. Et voilà, il est temps de dormir pour prendre l'avion le lendemain matin. Moscovite, trop vite.

Mais pour vous montrer que je ne suis pas totalement malheureux d'être revenu à Tbilissi, voici une petite photo de la rue qui monte vers chez moi. Même s'il pleuvait aujourd'hui, qu'est-ce que je suis content de retrouver ma colline.

Rue Besiki, Mthatsminda, Tbilissi

Par Emmanuel
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Lundi 16 janvier 2006 1 16 01 2006 16:17

La Géorgie est vraiment un pays tout petit. Figurez-vous que ce week-end, parti à la montagne pour me remettre des émotions du bouclage (pas encore bouclé d'ailleurs, vive la Géorgie), sur qui ne tombé-je pas, à peine descendu du taxi ? Sur "notre président" Mikhéïl Saakachvili, "Micha" pour les intimes, c'est-à-dire toute âme respirant quelque part entre l'Elbrouz et la Caspienne.

Et dans le petit village de Bakouriani, emmitouflé sous la neige, je vous assure que le défilé des jeeps militaires chargées de commandos encagoulés, bousculant et apostrophant les pauvres péquenots sur leur traîneau à cheval pour qu'ils laissent la voie libre à "Micha", a quelque chose de comique. Surtout quand une Lada embourbée empêche les gardes du corps surarmés et formés à l'américaine de passer. Moi qui suis romantique, je n'ai pas pu m'empêcher d'y voir une allégorie de la Géorgie actuelle, le progrès importé d'Occident ralenti par la torpeur orientale du caractère caucasien... Bref, je m'égare.

Pourquoi Micha là, donc ? Eh bien parce qu'à Bakouriani, qui se trouve à une heure en marchroutka de la célèbre station thermale de Borjomi, on vient d'ouvrir un nouveau téléphérique pour skier toujours plus haut sur les blancs sommets du Caucase. Et comme en Géorgie, on n'est pas à ça près, le président en personne est venu inaugurer le schmilblick. C'est que, et défense de rire, ici l'on soutient mordicus que le pays accueillera les JO d'hiver dans huit ans. "Borjomi 2014", c'est affiché un peu partout et Micha est le premier à clamer que Bakouriani, avec son téléphérique flambant neuf, ses douze pistes de ski et ses routes où les poules ont cédé la place aux canards, pourra accueillir le CIO et son cortège. Quand je me rappelle du foin que nous avons fait pour Paris 2012, je me marre.

Je médis, mais c'est quand même grâce à tout ça que j'ai pu skier avec le Président. Enfin, nous avons été plus ou moins en même temps sur la même piste, ou à quelques cabines de distance, c'est sûr. En tout cas mon copain Anthony, qui bosse avec moi à Caucase International, l'a vu ! En combi blanche, entouré de bodyguards et de soldats en motoneige, la kalachnikov en bandoulière. Si, si, comme dans James Bond.

Mieux, grâce à Micha et son incommensurable générosité, le téléphérique était gratuit. Du moins tant qu'il était là. Car dès lors que la dernière 4x4 noire eut disparu derrière l'horizon en fleur, les employés décidèrent d'arrêter les machines, à quatre heures de l'après-midi, "parce qu'il y avait quelque chose à réparer" sur les cabines toutes neuves. Je suppose que quand Hermann Maier se pointera pour la finale de la descente olympique, ils le laisseront quand même monter... C'était finalement le meilleur moment de la journée, quand les vacanciers excédés par la fainéantise des pisteurs se sont mis à leur hurler copieusement dessus, en les menaçant de mille morts et en affirmant que parfaitement, Micha leur avait permis de monter encore une fois dans le téléphérique, à eux spécialement, que d'ailleurs Micha devait venir prendre le thé dans leur chalet le soir même et que Micha allait se fâcher tout rouge s'ils n'obéissaient pas. C'était vraiment savoureux, même si je ne suis pas resté jusqu'à la fin. C'est que question Micha...  on commençait à se les geler.

Par Emmanuel
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Mercredi 25 janvier 2006 3 25 01 2006 16:27

Ben oui. On a beau se les geler, et j'ai beau voir des choses pas toujours rigolotes en ce moment, je dois quand même dire merci aux Russes et à leur sale tête de bois (pas gueule de bois, je m'explique), parce que c'est quand même grâce à eux que j'ai publié un article dans Libé et que je n'arrête pas de signer pour l'AFP.

Merci donc, les Russes qui n'acceptent pas que des Géorgiens, certes un peu grande gueule mais pas vraiment dangereux, essaient de faire leur révolution, certes très chatoyante mais pas vraiment bouleversifiante... Merci Gazpoutine, comme certains gentils Géorgiens l'appellent ici !*

Un truc quand même, c'est que pas bêtes, les Géorgiens : le bois peut être trop cher, l'électricité et le gaz venir à manquer, le vin et la vodka sont toujours disponibles à profusion ! J'en ai fait moi-même l'expérience ce matin à Borjomi, où j'ai dû avaler cul sec trois verres de cognac à huit heures du mat sans rien dans le ventre... Car comme ils le disent si bien, "il peut faire froid dehors, mais ils suffit que nous nous réunissions entre Géorgiens pour qu'il fasse chaud !"... Ben voyons...

Enfin bon. Tout ce qui se passe m'a forcé à plonger sans transition dans la misère de la société géorgienne, et c'est pas toujours très joli... J'espère quand même qu'ils vont refoutre le gaz, ces cons. Après, s'ils veulent toujours me donner du boulot, libre à eux de s'assassiner entre chefs d'Etat, de faire batifoler des commandos dans la montagne, enfin tout ce qu'ils peuvent trouver pour épargner ceux qui se prennent toujours tout sur la tronche.

 

P.S. : pour ceux qui s'inquiètent pour ma santé, je fais partie des sales privilégiés qui ont toujours un peu de gaz. Certes la chambre et la cuisine ne sont pas chauffées, mais ça c'est avec gazoduc ou pas ! Et puis j'ai ramené plein de vodka de Moscou, na.

P.P.S. : Merci tout plein à tous les gens qui m'ont écrit ces derniers jours et qui pensent à moi ! Je n'ai pas eu le temps de répondre à tout le monde mais je pense à vous beaucoup aussi ! et merci à Alwa pour ton coup de main, ça n'a pas encore marché mais ça paiera tôt ou tard, c'est sûr.

 

* Non Matteu, pour une fois ce jeu de mots n'est pas de moi. Il m'a été gentiment prêté par les jeunes Patrioti de notre ami Micha.

Par Emmanuel
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Jeudi 2 février 2006 4 02 02 2006 23:23

Maintenant que la situation s'est calmée du côté du gaz, et avant que ça ne s'envenime à nouveau avec les Russes, je profite d'un moment d'accalmie pour aborder un de mes sujets de prédilection à Tbilissi : la conduite automobile, qui relève plus du sport que du transport et a été récemment remise sur le tapis par notre président Micha qui a menacé de licencier les chauffeurs de marchroutkas refusant d'emprunter des pentes de 15% sous trente centimètres de neige, sous prétexte qu'ils privaient les pauvres Tbilissiens, déjà privés de gaz, de moyen de transport. Quand on connaît le degré de folie desdits conducteurs, il est permis de rigoler doucement.

Car à Tbilissi le trafic n'est régi ni par un code de la route, ni par des policieux véreux et vénaux, mais par un style de conduite inimitable, le style coulé. Pour qui veut survivre au volant dans les rues pentues et étroites, ou larges et sans fin de Tbilissi, il est indispensable d'adopter ce style dans lequel sont passés maîtres les chauffeurs de marchroutkas. Pour ceux qui auraient loupé un épisode, les marchroutkas sont ces minibus qui pullulent dans toutes les capitales ex-soviétiques, s'arrêtent à la demande, et contiennent dix à quinze personnes en théorie, vingt à trente en période de pointe. Au volant de chaque bolide de cette armada de Ford Transit hors d'âge, un Schumacher en puissance rêve de démontrer son talent au monde entier --et donc à vous, expatrié désargenté ou en mal de sensations fortes.

Première règle : ne pas prêter attention aux feux rouges (rares), aux panneaux stops (inexistants) et aux sens interdits (inter-quoi ?). Les deux seules choses dignes d'un intérêt constant sont les trous dans la chaussée, entre lesquels il convient de slalomer pour ne pas abîmer des suspensions déjà douteuses, et les véhicules ou autres obstacles survenant dans le voisinage immédiat. En combinant ces deux facteurs assez fréquents dans les rues de Tbilissi, on comprend toute la beauté et la difficulté de ce style coulé, avec lequel les Mercedes Sprinter exécutent magistralement des queues de poisson devant des taxis roulant sur la voie inverse à cause de l'absence soudaine de bitume au milieu de la route. Ce qui m'amène à la règle suivante.

Deuxième règle : doubler le véhicule qui vous précède, tout spécialement s'il s'agit d'un 15 tonnes ou d'un autobus. De manière générale, doubler absolument tout véhicule contrevenant au style coulé, c'est-à-dire tentant de ralentir pour tourner, de s'arrêter pour déposer un passager, ou pire, d'obéir au code de la route. Peut importe par quel côté on double, seule la technique compte. Un grand classique, que seuls les chauffeurs de marchroutkas blanchis sous le harnais maîtrisent vraiment, est le dépassement dans le virage de la voiture freinant pour tourner dans une pente.

Il n'est pas non plus nécessaire de s'attacher au concept de voie, et pour faire montre d'un minimum de classe, il vaut mieux éviter d'utiliser le clignotant, qui doit être la seule pièce encore neuve dans la plupart des véhicules géorgiens --un peu comme la touche d'Arte sur les télécommandes françaises.

Bien souvent, trois marchroutkas avancent de front pour se doubler les unes les autres, mais comme la rue ne comprend qu'une voie à double sens, il leur faut attendre le prochain carrefour pour épancher leur soif de dépassement, au risque évidemment d'irriter les conducteurs arrivant de travers. Une autre technique de base, très connue des scooters parisiens, est le contournement par la gauche, à contresens, du malheureux qui a eu l'idée de s'arrêter à un feu rouge. En Géorgie, on trouve que ce n'est pas drôle s'il n'y a pas vingt passagers dans le scooter en question --question de culture, sans aucun doute.

Troisième règle : se signer lorsqu'on aperçoit une église. Ce qui veut dire que dans une ville fondamentalement chrétienne comme Tbilissi, dix à quinze fois par trajet environ, le chauffeur de la marchroutka lâche son volant pour se signer trois fois, à la géorgienne, sans se préoccuper de ce qui se passe autour. En général, à ce moment-là, les autres passagers se signent également. Je n'ai pas encore réussi à savoir si c'était aussi pour saluer l'église.

Quatrième règle : rouler pleins phares. C'est le seul moyen de déceler les nids de poule de nuit dans les quartiers mal éclairés, et puis ça leur apprend, à ces piétons, à rouler sur les trottoirs. Le piéton, de manière générale, rentre dans deux catégories : obstacle gênant ou client potentiel. (Tout le talent du bon conducteur est de savoir déceler le client potentiel. Tout le talent du bon piéton consiste à trouver et conserver un ange gardien de qualité.) Quand aux conducteurs roulant en sens inverse, à quoi bon se fatiguer à passer en feux de croisement ? Eux aussi roulent pleins phares. C'est là toute la subtilité du sens géorgien de la réciprocité, difficile à saisir immédiatement.

 

Ceci dit, les marchroutkas restent le moyen le plus pratique et le plus économique pour se déplacer et découvrir la ville. Il est question depuis quelques temps de les supprimer pour les remplacer par des autobus. Mais qui remplacera le frisson incomparable du Mercedes Transit s'attaquant, le moteur vrombissant, à la rue Makachvili ? Il faudrait au moins un Micha par bus. D'ici là, roule ou crève.

Par Emmanuel
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Samedi 4 février 2006 6 04 02 2006 13:30
Psst... hé... regardez la colonne de gauche... J'ai essayé de mettre "Satan" à l'envers dans la signature mais je crois qu'ils l'ont coupé au montage.
Par Emmanuel
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