Ce blog est donc terminé, par Russie la suite :
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Je laisserai bien sûr les archives de Tbilissi en ligne. Et pas ailleurs. (snif)
Il y a de grands cons sur Terre. Cette fois-ci ils ont porté le fer dans le coeur de Tbilissi. Ce qui faisait son idendité, l'actuelle, mais aussi celle d'avant : le bazar de la gare, ses montagnes de farine, ses quarts de viande et ses crocs de boucher, ses pyramides de fromages et de fruits. Ceux qui l'ont visité un jour ne me contrediront pas...
Aujourd'hui on l'a fermé, et dans la nuit on a commencé à le détruire. A sa place, d'ici un an, il y aura un hôtel ou un supermarché, un de ceux que nous adorons chez nous. Tout à sa grande et noble politique de modernisation de la ville, le gouvernement post-révolutionnaire de Mikhéïl Saakachvili s'attaque méthodiquement à tout ce qui peut rappeler le passé de la Géorgie post-soviétique : les magasins d'occasion, les vieilles bâtisses comme les constructions clinquantes de l'époque mafieuse. En fait, on évacue tout ce qui peut rappeler la pauvreté ; après tout la Géorgie est aujourd'hui un pays européen, moderne, avec de belles usines, des jolies fontaines, et plein de chouettes autos qui font vroum-vroum. Le détail qu'on évacue avec l'eau des fontaines, c'est que cette pauvreté, elle est toujours là, que s'il existe des marchés crasseux, des couturiers à la sauvette, c'est que les gens n'ont pas les moyens de fréquenter les magasins Zara ou Dior qui pullulent à présent... S'ils habitent dans des constructions qui ne sont pas aux normes sismiques, ce n'est pas qu'ils sont pressés de se faire expulser pour louer une suite au mois dans l'hôtel cinq étoiles qui sera construit à la place.
Personnellement, j'appréciais de pouvoir aller dans un restaurant de qualité sans devoir débourser dix fois plus que dans un boui-boui quelconque. J'aimais aller dans ces boui-boui quelconques, en plein centre, voir la vie grouiller, une vie peut-être pas très présentable, mais une vie quand même. Quelque chose qui ne ressemble pas à un musée ou un square à péage pour bourgeois, comme le centre de Paris l'est désormais pour les siècles des siècles...
J'ai vraiment eu la gerbe, tout à l'heure, quand je suis rentré dans la halle en train de dégorger ses derniers haricots, ses frigos de misère, le son minable du verre brisé à mes pieds. Car les vitres ont été démolies pendant la nuit, sans prévenir les marchands qui se sont retrouvés ce matin avec leur stock sur les bras. En plus d'être bêtes, ces gens sont lâches... "On nous répétait tellement qu'on allait fermer le marché qu'on n'y croyait plus".
Ces mots ont eu comme un sombre écho dans ma tête. Depuis que je suis ici, mon propriétaire ne cesse de me dire qu'il veut détruire la maison où je loge, son balcon miraculeux, sa cour plantée d'un magnolia centenaire, de vigne, de figues, de prunes et de grenades. A la place, avec le terrain libéré par les maisons des voisins d'à-côté, il devrait y avoir un grand hôtel de cinq étages. La menace se précise de plus en plus ; et je n'exclus pas de me retrouver à la rue un de ces quatre, en rentrant de France par exemple, parce qu'un crétin de plus aura sévi et détruit une maison magnifique. Pour le fric.
C'est cela qui m'énerve le plus : voir ces gens faire les mêmes erreurs que nous avons faites il y a quarante ans, et que nous regrettons aujourd'hui en lapant mollement nos soupes bio, dans nos fêtes des voisins. On a fait ses études à Strasbourg et à New-York, on s'est écarquillé les yeux devant les boutiques Guerlain et les voitures de luxe, on a vu la grandeur du capitalisme mais pas sa violence sociale, son individualisme mesquin. Ou alors on l'a vu, on le sait et c'est pire, parce qu'alors on n'est plus un jeune crétin mais un voleur fini.
Je voudrais ici ajouter deux mots de Nicolas Bouvier (L'Usage du monde, Droz). Je n'aime guère les citations d'habitude, mais ce qu'il écrit -il y a cinquante ans- est tellement juste que je ne pourrais mieux faire.
"Il est bien naturel que les gens d’ici (de Turquie, nda) n’en aient que pour les moteurs, les robinets, les haut-parleurs et les commodités. (...) Ils manquent de technique ; nous voudrions bien sortir de l’impasse dans laquelle trop de technique nous a conduits : cette sensibilité saturée par l’Information, cette Culture distraite, « au second degré ». Nous comptons sur leurs recettes pour revivre, eux sur les nôtres, pour vivre. On se croise en chemin sans toujours se comprendre, et parfois le voyageur s’impatiente ; mais il y a beaucoup d’égoïsme dans cette impatience-là."
Ici, ils sont pourtant beaucoup à ne pas vouloir du nouveau monde qu'on leur apporte trop grossièrement.
"Il est vraiment curieux que les révolutions qui font profession de connaître le peuple fassent si peu de cas de sa finesse et recourent pour leur propagande à des mots d’ordre et à des symboles d’un conformisme encore plus benêt que celui qu’elles prétendent remplacer. Elaborée par les plus brillants esprits de l’Encyclopédie, la Révolution française était rapidement descendue à une niaise parodie de la république romaine, à « pluviôse », « decadi », à la déesse Raison. Même dégringolade lorsqu’on passait du socialisme chaleureux et réfléchi de Milovan à la machine du Parti : haut-parleur, ceinturons, Mercédès pleines de ruffians, bondissant sur le pavé défoncé – tout un appareil déjà curieusement démodé et aussi arbitraire que ces pesantes mécaniques de scène qui font descendre des cintres, pour le final, les dieux morts et les nuages en trompe-l’œil."
Je n'ai pas besoin de paraphraser cet auteur génial pour vous le faire comprendre... Ce qu'on sacrifie ici sur l'autel de la "civilisation", c'est un peu de la joie de vivre de ce peuple. En rentrant chez moi, rencontré un mendiant kurde qui lisait Malraux et m'a demandé si Mireille Mathieu était vraiment une "putain des boulevards". Sacrifié, lui aussi, et rôti à la broche de l'arrivisme fat. Alors vive le fromage qui pue, la corrida et les marchés rances. Plutôt la différence sale qu'un conformisme sous vide.
Il est grand temps maintenant que je le dise. Si je n'ai pas écrit sur ce blog ces derniers temps, ce n'est pas parce que mon fournisseur d'accès branlait du serveur (quoique). Ce n'est pas parce que je n'avais pas d'inspiration, parce que mon chat m'avait quitté, que je n'étais plus vraiment kikoo lol.
C'est parce que la Géorgie, j'en avais marre. Marre de ne pas pouvoir trouver de vrai ami sans devoir me bourrer la gueule tout le temps. Marre de rabâcher les mêmes thèmes, d'être l'éternel
invité et d'écouter les mêmes toasts à la France et à son équipe de foot qui compte tout de même un peu trop de nègres. Triste de voir un peuple se plaindre de l'impérialisme russe sans se rendre
compte de sa propre tendance à l'impérialisme, pour les peuples encore plus petits. Triste de voir un si beau pays se diriger à nouveau vers la guerre. Mortifié de voir ma propre vésicule
biliaire s'atrophier et refuser -peut-être à ma place- la chère géorgienne. Comme l'a si justement dit notre grand poète Boby Lapointe, j'avais mal vers l'aine.
Je ne voulais donc plus rien écrire - je ne pouvais plus rien écrire, dans la veine tragicomique qui a fait mon succès sur les moteurs de recherche. Je trouvais simplement mes mots gris
et aigris, à côté de la plaque. L'humour a ses limites et l'on passe vite de l'ironie au sarcasme...
J'ai tout simplement décidé de soigner le mal par le mal. Je suis parti en Khevsourétie, une nouvelle fois, pour faire un reportage sur une fête ancienne, à moitié païenne, où les montagnards
égorgent des béliers dont ils mangent la viande au cours de libations à la bière et au tord-boyaux. J'ai bu, j'ai re-bu, et j'ai libu, aussi. J'ai laissé ma vésicule au garage, et j'ai ressorti
mes plus beaux toasts géorgiens. Je me suis laissé embrasser par des inconnus qui me disaient leur frère en sachant que je ne les reverrais plus. Et le bonheur, décuplé par celui
d'être dans des montagnes sublimes, coupées de la civilisation, ne m'a pas quitté pendant ces quelques jours. Parce qu'en effet, ces hommes que je croisais étaient mes frères d'un jour. Je savais
leurs défauts mais je n'ai écouté que le reste. Ecouté leurs chants et leurs prières.
Et hier soir, rentrant chez moi à Tbilissi après avoir bu un pot avec une amie, j'ai entendu dans la rue des chansons. De très belles chansons, de ces polyphonies qui vous figent le
coeur. J'ai hésité, puis, fort de ma connaissance de l'hospitalité géorgienne, et d'un peu de vin blanc dans les veines, je suis entré dans la cour, voisine de ma maison, d'où provenaient les
chants. J'ai ouvert le portail, gravi l'escalier, et frappé à la porte. L'homme qui m'a ouvert, je le connaissais. C'était Aleko, le neveu d'Irma, mon ancienne traductrice. Je savais qu'il
habitait cette cour, mais parmi la trentaine de logements qu'elle compte, il fallait vraiment une sacrée chance... Et cette chance je l'ai savourée d'autant plus que je savais très bien que
n'importe quelle autre famille m'aurait ouvert sa porte et invité à sa table, à partager sa nourriture et son vin.
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